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Les bénévoles, la nouvelle denrée rare

Le casse-tête sans issue

Les bénévoles, la nouvelle denrée rare



L’annulation de la foire du miel de Murzu marque un tournant inquiétant pour la Corse : ce ne sont plus les événements qui manquent, mais les bénévoles qui les portent. La question n’est plus comment organiser une foire, mais comment survivre en tant qu’association.


Patrimoine en voie d’extinction

Murzu, petit village de la Casinca, organisait sa foire du miel depuis plus de trente ans. Cette année, le silence. Les raisons données par l’association gestionnaire et organisatrice sont celles qu’on entend en boucle sur les chemins corses : les porteurs du projet partent à la retraite ou quittent l’île, les relèves tardent à se manifester, l’énergie n’y est plus. Un événement qui cristallisait l’identité locale, qui conservait les savoir-faire apicoles, qui rassemblait chaque automne des dizaines de visiteurs — disparaît en un an, presque sans débat public. Avec une promesse de rendez-vous reporté. Murzu n’est pas seule. En Corse, comme dans les zones rurales françaises, un nombre croissant de foires, fêtes viticoles, transhumances et célébrations agrestes sont annulées ou reportées sine die. Comme Festiventu de Calvi qui a définitivement cessé après l’édition de 2013, pour des raisons aujourd’hui partagées par d’autres événements : baisse des subventions, épuisement de l’équipe organisatrice, pas de reprise, hausse des contraintes logistiques… Le phénomène s’accélère depuis deux ans, après l’épuisement généré par les restrictions pandémiques. Les chiffres nationaux éclairent ce malaise. Selon un rapport de France Bénévolat publié en 2024, l’engagement associatif en milieu rural a chuté de 12 % depuis 2019, tandis que l’âge moyen des bénévoles poursuivait sa hausse — passant de 52 à 57 ans. En Corse, comme dans les Pyrénées et le Massif central, les petites associations qui ne dépassent pas 30 adhérents sont particulièrement fragiles. L’île, qui concentre 65 % de son activité associative dans les espaces ruraux, subit de plein fouet cette hémorragie.

Le casse-tête sans issue

La mécanique humaine qui portait les traditions s’est complexifiée. D’abord, l’exode persistant des jeunes. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un départ volontaire vers la ville ; c’est une migration économique forcée. Les jeunes qui pourraient animer une foire trouvent du travail en dehors de leur village. Ceux qui restent doivent jongler entre un emploi éloigné et une famille à charge. Sans oublier que la cohésion entre les habitants est rendue difficile, car le partage quotidien (école, vie villageoise, temps disponible) est érodé, les nouvelles générations ayant grandi ailleurs. Ensuite, l’inertie bureaucratique a explosé. Les foires ne sont plus des moments où l’on se réunit ; ce sont des projets soumis à permis, assurances, normes d’hygiène, rapports d’activité, bilans comptables, demandes de subventions adressées à trois niveaux de collectivités. Une petite foire de village génère désormais trois à quatre dossiers administratifs et une centaine d’heures de travail invisible. Les structures qui n’ont pas de trésorier diplômé en droit administratif s’arrachent les cheveux. Les plus faibles disparaissent. Le bénévolat traditionnel, sans contrepartie marchande, entre en conflit avec les normes de valorisation individuelle.

Quelle Corse dans dix ans ?

L’île construit son image internationale, sa marque touristique et sa fierté identitaire sur ce tissu associatif décentralisé. Si Bonifacio, Corte ou Calvi conservent leurs fêtes, c’est parce qu’elles bénéficient de structures touristiques robustes et d’une base de population riche. Mais le cœur de la Corse vit du travail souterrain des microassociations. C’est là que le vide se creuse. Quelques initiatives émergent : regroupements d’associations, soutien accru des collectivités, création de postes d’animateurs territoriaux. Mais elles restent marginales et fragmentaires. La Collectivité de Corse n’a pas de stratégie claire pour inverser cette tendance. Les subventions, quand elles existent, financent l’événement, pas la ressource humaine permanente. Si les associations porteuses du patrimoine immatériel corse ne trouvent pas de solution structurelle, c’est peu à peu l’identité festive de l’île qui s’éteindra. Pas d’un coup, mais grain après grain. Une foire disparaît, puis une autre. Dans dix ans, les calendriers de village seront vides. Et il sera trop tard pour reconstituer ce qu’on aura laissé mourir.

Maria Mariana

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