STRASBOURG : LE MUR PEUT TOMBER SANS QUE PERSONNE NE LE RENVERSE
Le fait essentiel n’est pourtant pas à Magdebourg. Il est à Strasbourg.
STRASBOURG : LE MUR PEUT TOMBER SANS QUE PERSONNE NE LE RENVERSE
Il faut regarder l’élection de Saxe-Anhalt autrement que comme une péripétie de politique intérieure allemande. L’AfD y recueille 43,8 % des voix et 39 sièges sur 83 : elle manque de trois sièges la majorité absolue, tandis que le BSW, avec cinq élus, se retrouve en position de permettre un gouvernement minoritaire AfD sans nécessairement y participer.
Le fait essentiel n’est pourtant pas à Magdebourg. Il est à Strasbourg.
Depuis des décennies, le Parlement européen repose sur une mécanique assez simple. Le PPE, grande famille de la droite européenne, constitue le pivot de l’édifice. N’ayant pas de majorité, il la cherche traditionnellement vers son centre : sociaux-démocrates, libéraux et, selon les textes, écologistes. À sa droite existent plusieurs familles — ECR, Patriotes pour l’Europe, Europe des nations souveraines — suffisamment importantes pour peser, mais jusqu’ici trop divisées et trop éloignées du centre pour constituer une majorité alternative.
L’Allemagne vient peut-être d’introduire un grain de sable dans cette mécanique.
L’AfD avait déjà obtenu 15,9 % aux Européennes de 2024. Le résultat de Saxe-Anhalt ne signifie évidemment pas qu’elle obtiendrait demain 43,8 % dans toute l’Allemagne. Ce serait une extrapolation absurde. Mais son implantation a changé de nature. Après son succès aux législatives fédérales de 2025, elle montre désormais qu’elle peut, dans une partie du pays, passer du statut de parti protestataire à celui de parti dominant. L’AfD présente elle-même la Saxe-Anhalt comme la première étape vers la conquête du pouvoir fédéral en 2029.
Or l’Allemagne envoie 96 députés à Strasbourg, la France 81, l’Italie 76. À elles trois, ces nations représentent plus du tiers du Parlement européen.
C’est ici que commence l’effet de levier.
En 2024, la France envoyait déjà 30 élus dans le groupe des Patriotes, principalement issus du RN ; l’Allemagne fournissait 14 élus au groupe ESN, essentiellement AfD ; l’Italie apportait notamment 24 élus à ECR. Ces forces ne constituent pas un parti unique et leurs divergences sont réelles. Mais elles occupent toutes le même espace décisif : la droite du PPE.
Que se passerait-il si, en 2029, l’AfD transformait sa progression actuelle en une délégation allemande considérablement renforcée, tandis que le RN demeurait à son niveau élevé en France et que les droites italienne, polonaise, néerlandaise ou autrichienne conservaient leur puissance ?
La question ne serait plus : « l’extrême droite peut-elle prendre Strasbourg ? » Elle serait beaucoup plus subtile : le PPE aurait-il encore besoin de la gauche pour fabriquer une majorité ?
C’est toute la différence.
Le Parlement européen ne fonctionne pas comme l’Assemblée nationale. Il n’existe pas une majorité gouvernementale intangible, mais des majorités successives, texte par texte. Dès lors qu’un PPE puissant pourrait choisir entre une majorité avec S & D et Renew sur sa gauche et une autre majorité avec ECR, les Patriotes et éventuellement certains élus d’ESN sur sa droite, le centre de gravité du Parlement se déplacerait sans qu’aucun grand soir électoral soit nécessaire.
Voilà pourquoi le précédent allemand du BSW mérite attention. Le BSW ne dit pas nécessairement : « nous gouvernerons avec l’AfD ». Il envisage quelque chose de politiquement plus habile : laisser gouverner, s’abstenir, négocier texte par texte. En Saxe-Anhalt, AfD et BSW totaliseraient 44 sièges, au-dessus des 42 nécessaires à la majorité.
Transposée à Strasbourg, cette logique ferait sauter progressivement ce que les Allemands appellent le Brandmauer, le mur coupe-feu. Non parce que le PPE annoncerait solennellement une alliance avec l’AfD ou le RN, mais parce qu’il découvrirait qu’il peut faire adopter certains textes sans les socialistes.
Immigration d’abord. Puis politique agricole. Puis normes environnementales. Puis industrie, énergie, souveraineté, budget.
Et un beau matin, on constaterait que le mur existe toujours dans les discours, mais qu’on passe quotidiennement par la porte.
La Saxe-Anhalt n’annonce donc pas nécessairement une Europe gouvernée par l’AfD. Elle annonce quelque chose de beaucoup plus vraisemblable : une Europe dans laquelle la droite traditionnelle pourrait ne plus être condamnée à chercher sa majorité sur sa gauche.
Depuis quarante ans, Strasbourg tirait ainsi le PPE vers le centre.
En 2029, pour la première fois, la droite du Parlement pourrait être assez lourde pour que ce soit elle qui attire le PPE.
Et c’est peut-être cela, bien davantage que les glapissements poussés depuis dimanche contre le « retour de la bête », que vient de nous apprendre la Saxe-Anhalt.
Jean-François Marchi