Un livre pour jeunes qui se déguste comme une friandise
Le parfum salé d’un été qui se meurt, Claudia Coppi,
Un livre pour jeunes qui se déguste comme une friandise
Voilà qu’on demande à un ancêtre comme moi de commenter un roman destiné aux adolescents et aux jeunes adultes. J’ai d’abord cru à une erreur d’aiguillage, ou à une plaisanterie destinée à vérifier si mon cœur battait encore assez vite pour suivre les amours contrariées d’une bande de lycéens. J’ai donc ouvert Le parfum salé d’un été qui se meurt avec la prudence d’un explorateur pénétrant sur un territoire dont il ne maîtrise plus tout à fait les codes. Quelques pages plus tard, l’explorateur avait disparu. Il ne restait qu’un lecteur heureux, rajeuni sans ordonnance, emporté par un roman frais, sensible et lumineux. La littérature dite « pour adolescents » accomplit parfois ce miracle : rappeler aux anciens qu’ils ne l’ont pas toujours été et que survit encore en eux l’être maladroit qui ne savait pas nommer ce qu’il éprouvait.
Un été avant la fin de l’été
Claudia Coppi nous entraîne en Corse, loin des dépliants touristiques. Sa Corse est celle des sentiers brûlants, du maquis, de l’eau glacée des rivières, des villages, des pizzas du soir et de ces lieux secrets auxquels l’enfance donne une valeur de royaume. Lucia et Ange s’y connaissent depuis toujours. Ils sont de ces amis si proches que tout le monde voit ce qu’eux-mêmes refusent encore de regarder. Cet été doit être celui de l’insouciance prolongée. Après viendront le baccalauréat, Paris pour Lucia, les études et les départs, bref cette grande machine qu’on appelle l’avenir et qui commence toujours par défaire un peu le présent. Autour d’eux gravite une bande attachante : Francè, Thomas et Guillaume, Santa et Joséphine, sans oublier Carla, la petite amie d’Ange. Tous croient avoir encore du temps. C’est évidemment à cet instant que Clément, un jeune Parisien, arrive et dérègle la mécanique.
L’amour, cet animal déguisé en amitié
On connaît la situation : deux êtres s’aiment sans se le dire, de peur qu’un aveu ne ruine ce qu’ils possèdent déjà. Mais les histoires les plus simples sont souvent les plus difficiles à écrire, car elles ne peuvent compter que sur la vérité des émotions. Claudia Coppi y parvient avec délicatesse. Elle laisse la jalousie se glisser dans un silence, le désir apparaître dans un regard, le regret surgir lorsque l’autre commence à s’éloigner. Clément n’est donc pas seulement le troisième côté d’un triangle amoureux. Sous son regard, Lucia se découvre autrement. Ange, lui, doit affronter cette évidence cruelle : on mesure parfois la place d’un être dans sa vie lorsqu’il menace de ne plus nous y attendre. Les adultes appellent cela la maturité. Les adolescents, plus honnêtes, en souffrent d’abord.
Une bande, un monde
Le charme du roman tient aussi à son groupe. Claudia Coppi sait que l’adolescence ne se vit jamais seule. On se construit au milieu des amis, dans leurs plaisanteries, leurs fidélités et leurs maladresses. Peu à peu, le lecteur n’observe plus la bande : il en fait partie. Le livre demeure léger, mais sa légèreté n’est jamais superficielle. La famille fragile d’Ange, sa grand-mère qui lui sert de point fixe et la peur de perdre circulent sous le soleil. On rit beaucoup parce que l’on devine déjà que rien ne durera tout à fait. C’est cette ombre légère qui donne au roman sa douceur mélancolique.
Une architecte des émotions
Claudia Coppi est architecte, et cela se sent dans sa manière de bâtir le roman. Elle pose un décor, ménage des ouvertures et fait circuler la lumière. Mais son plus beau matériau reste le temps : celui qui passe trop vite quand on est heureux et qui revient plus tard sous la forme d’un parfum ou d’un paysage. Sa plume est fluide, imagée, sans surcharge. Elle ne regarde jamais ses jeunes personnages de haut. Elle prend leurs émotions au sérieux, parce qu’un premier amour n’est pas un amour en miniature. À dix-sept ans, un silence peut peser une tonne et un baiser contenir le monde entier.
Le vieux bonhomme rend les armes
Je devais donc commenter un roman pour adolescents. Me voici obligé d’avouer que je l’ai lu avec un grand bonheur. J’y ai retrouvé la chaleur des étés corses, le bruit d’une bande d’amis, la peur des départs et cette époque où l’on ignorait que certains moments deviendraient nos souvenirs les plus chers. Le parfum salé d’un été qui se meurt est un livre rafraîchissant, sucré, tendre et vivant. Il se lit avec le sourire, puis serre doucement le cœur. Lorsque la dernière page arrive, le vieux lecteur s’aperçoit qu’il s’est fait prendre au jeu : il voudrait rester encore un peu près de la rivière, avec Ange, Lucia et les autres, avant que l’été ne finisse vraiment. Mais la fin laisse présager une suite.
GXC
Le parfum salé d’un été qui se meurt, Claudia Coppi,
Éditions Sienna, 19,90 euros, édition brochée