Sénatoriales en Corse : Battini perce, l’autonomie s’éloigne
Les deux sénateurs sortants ont été réélus
Sénatoriales en Corse : Battini perce, l’autonomie s’éloigne
Les deux sénateurs sortants ont été réélus, l’un dès le premier tour en Corse-du-Sud, l’autre avec une avance écrasante en Haute-Corse. À première vue, rien ne bouge. À y regarder de plus près, le scrutin du 27 septembre raconte pourtant autre chose : la solidité de Jean-Jacques Panunzi au sud, le renforcement de Paulu-Santu Parigi au nord, mais aussi la percée de Nicolas Battini, l’importance inhabituelle des bulletins blancs et nuls et les premiers déplacements d’un paysage politique déjà tourné vers 2027 et les territoriales de 2028. Quant au projet d’autonomie négocié avec Emmanuel Macron, il ressort de cette séquence beaucoup plus fragile qu’il n’y était entré.
En Corse-du-Sud un solide socle LR
La comparaison avec les sénatoriales de 2020 est éclairante. En Corse-du-Sud, Jean-Jacques Panunzi avait alors obtenu 336 voix sur 344 suffrages exprimés, soit 97,67 %. Mais cette quasi-unanimité doit être replacée dans son contexte : le sénateur LR sortant n’avait pour unique adversaire que Baron Mariani, candidat sympathique, mais original, qui ne recueillit que huit voix. Il ne s’agissait donc pas d’une confrontation comparable à celle de cette année. Six ans plus tard, Panunzi est de nouveau élu dès le premier tour, mais avec 293 voix. Il perd ainsi 43 suffrages alors même que le collège électoral est passé de 427 à 465 inscrits. La baisse est réelle, mais la comparaison brute serait trompeuse : contrairement à 2020, Panunzi affronte cette fois une opposition politique structurée, incarnée par Jean Giuseppi, soutenu par l’essentiel des composantes nationalistes favorables à l’autonomie et qui rassemble plus de 150 voix. Le sénateur LR reste donc très solidement implanté, mais son score n’a plus le caractère plébiscitaire d’il y a six ans. Il révèle surtout la persistance d’une droite municipale et rurale puissante en Corse-du-Sud. Les deux voix recueillies par Christophe Versini disent, à l’inverse, combien le RN reste ici dépourvu du réseau d’élus qui fait une élection sénatoriale.
En Haute-Corse, une nette victoire de l’autonomiste Parigi, mais une percée de Battini
En Haute-Corse, le mouvement est inverse. En 2020, Paulu-Santu Parigi avait recueilli 279 voix au premier tour, exactement 50 % des exprimés, puis 328 au second face à Jean-Marie Seité, soit 58,78 %. Cette fois, il obtient 442 voix dès le premier tour, 83,4 % des suffrages exprimés. Même en tenant compte de l’augmentation du collège électoral, passé de 575 à 616 inscrits, la progression est considérable : 163 voix de plus qu’au premier tour de 2020 et 114 de plus qu’au second. On aurait tort de minorer sa victoire, car elle confirme l’efficacité du travail de terrain du sénateur, son implantation dans les communes et la force du réseau construit par Femu a Corsica. Mais elle ne suffit pas à résumer le scrutin qui révèle une autre réalité.
Battini, les votes blancs et ce qui bouge sous la victoire de Parigi
Derrière les 442 voix de Parigi apparaissent deux chiffres dont la portée politique mérite attention. Le premier est celui de Nicolas Battini : 88 voix, soit 16,6 % des suffrages exprimés. Six mois après les municipales de Bastia, où sa liste avait obtenu 16,65 % au premier tour puis 13,84 % au second et trois élus, l’Unione di i Patriotti obtient un vote sénatorial qui déborde largement ce seul socle. Gilles Simeoni l’a d’ailleurs relevé lui-même, en opposant publiquement les 88 voix de Battini aux deux voix de Versini et en estimant qu’il faudrait s’interroger sur le choix d’élus qui ne sont pas, habituellement, des électeurs du RN. Le résultat n’enlève rien à la victoire de Parigi, mais il marque une sérieuse avancée du nationalisme populiste de droite en seulement quelques mois. Le second chiffre est moins spectaculaire, mais tout aussi intéressant : 36 bulletins blancs et 40 nuls. Soit 76 grands électeurs sur 606 votants qui n’ont choisi ni Parigi ni Battini. En 2020, au premier tour, ils n’étaient que 14 à voter blanc ou nul. Il serait abusif de transformer ces 76 bulletins en parti politique ou de leur prêter une intention commune. Mais lorsqu’un sortant recueille plus de 83 % des exprimés et que, parallèlement, plus d’un votant sur huit ne produit aucun suffrage valable pour l’un ou l’autre candidat, cela montre que le rapport 442 contre 88 ne dit pas tout. Une fraction des grands électeurs n’a choisi ni le candidat du bloc organisé autour de Femu a Corsica ni celui de l’Unione di i Patriotti. Cela fait apparaître un espace politique que le seul triomphe numérique de Parigi aurait tendance à masquer.
De la présidentielle aux territoriales de 2028
Une sénatoriale n’annonce pas mécaniquement une législative et les 88 voix de Battini ne se convertissent donc pas en milliers de suffrages. Mais elles sont la véritable nouveauté. Lors des municipales, Battini avait déjà démontré l’existence d’un électorat ; les sénatoriales montrent qu’il commence à disposer de relais dans le monde des élus. Ce ne sont pas les mêmes électeurs, mais les deux phénomènes additionnés donnent une autre consistance à son implantation qui pourraient changer la donne des législatives. La prochaine étape sera la présidentielle de 2027. Elle mesurera, cette fois au suffrage universel, le poids du RN et de ses alliés dans l’île. C’est là que pourra être observé le rapport entre la dynamique nationale du parti et la construction locale entreprise autour de Battini. Les législatives régulières ne sont pas prévues avant 2029, sauf nouvelle dissolution. Mais si une élection législative intervenait avant les territoriales de 2028, la circonscription de Bastia constituerait pour l’Unione di i Patriotti un tout autre test : non plus convaincre quelques dizaines de grands électeurs, mais transformer implantation municipale, réseau territorial et dynamique nationale en vote populaire. Dans tous les cas, la présidentielle de 2027 pèsera sur la préparation des territoriales de mars 2028. C’est là que la question posée par ces sénatoriales prendra sa véritable dimension. Les sénatoriales ne permettent pas de préjuger du futur. Elles montrent en revanche que l’espace politique se fragmente. Et c’est cette fragmentation, beaucoup plus que l’identité des deux sénateurs réélus, qui peut préparer le véritable affrontement des territoriales de 2028.
L’autonomie victime collatérale du scrutin
Le dernier enseignement est institutionnel. Le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République, adopté par l’Assemblée nationale le 23 juin par 271 voix contre 202, doit être examiné au Sénat le 26 octobre. Or le Sénat qui va en débattre n’est pas devenu plus favorable au texte. La droite et le centre y conservent leur majorité, les macronistes reculent et le RN, dont 120 députés avaient voté contre le projet à l’Assemblée, y dispose désormais des effectifs permettant la constitution d’un groupe. À cela s’ajoute la réélection très nette de Jean-Jacques Panunzi. Le sénateur de Corse-du-Sud répète qu’il ne veut pas « faire capoter » l’autonomie, mais il refuse précisément ce qui en constitue l’un des éléments décisifs pour Femu a Corsica : un véritable pouvoir normatif. Il défend une autonomie de gestion et un pouvoir d’adaptation. La nuance peut paraître juridique ; elle est en réalité au cœur du problème. Adapter une norme décidée par l’État et pouvoir produire localement une norme dans certains domaines ne sont pas deux formulations d’une même autonomie. Ce sont deux conceptions différentes. La mécanique constitutionnelle ne laisse, de surcroît, guère de raccourci possible. Pour une révision de la Constitution, l’Assemblée nationale ne peut pas avoir le dernier mot sur le Sénat : les deux chambres doivent adopter le même texte dans les mêmes termes avant qu’il puisse être soumis à référendum ou au Congrès. La majorité sénatoriale peut donc modifier le texte, mais une modification substantielle imposerait ensuite de retrouver un accord avec l’Assemblée. Le recul des macronistes ne facilite pas cette recherche et la percée du RN ne l’élargit évidemment pas davantage.
Un projet considérablement affaibli
Dans ces conditions, le projet tel qu’il avait été présenté par Emmanuel Macron à Ajaccio puis accepté par les autonomistes apparaît vraisemblablement enterré dans sa forme actuelle. Cela ne signifie pas qu’aucune évolution institutionnelle ne soit désormais possible. Un autre compromis peut être recherché, notamment autour d’une autonomie de gestion ou d’un pouvoir d’adaptation. Mais ce serait précisément un autre compromis. Celui qui reposait sur la reconnaissance constitutionnelle d’une autonomie comportant une capacité normative entre au Sénat avec un rapport de forces sensiblement moins favorable que celui sur lequel ses promoteurs avaient pu compter. Femu a Corsica reste donc la principale force politique, mais le projet institutionnel qui constituait l’un des grands objectifs de la majorité autonomiste ressort, lui, considérablement affaibli. Et tandis que la victoire du sortant confirme la puissance du réseau siméoniste parmi les élus de Haute-Corse, les 88 voix de Battini et les 76 bulletins blancs ou nuls montrent qu’une partie du paysage commence à échapper aux anciennes classifications. C’est peut-être cela, davantage encore que les deux réélections attendues, que les sénatoriales du 27 septembre auront révélé.
Pierre Leoni