Le corse sous oxygène
Une langue que l’on montre plus qu’on ne la parle
Le corse sous oxygène
On pourrait croire la langue corse sauvée. Elle est entrée dans les écoles, s’affiche sur les bâtiments publics, se fait entendre dans les médias et bénéficie d’un consensus politique que les militants du Riacquistu auraient eu du mal à imaginer. Pourtant, derrière cette visibilité, une réalité plus inquiétante apparaît : le corse recule là où une langue vit véritablement, dans la famille, la conversation quotidienne et la transmission entre générations. C’est ce paradoxe que Marina Branca place au cœur de son ouvrage Les locuteurs du corse aujourd’hui. En quête de sens, de légitimité et d’espaces langagiers, publié dans la collection Spondi aux éditions Le Bord de l’eau.
Une langue que l’on montre plus qu’on ne la parle
La formule de Marina Branca est brutale : « la langue corse est maintenue sous oxygène ». Elle résume quarante années de progrès mais aussi les limites d’une politique linguistique qui a parfois confondu présence de la langue et pratique réelle. Le corse compterait encore quelque 105 000 locuteurs, mais ce chiffre masque un vieillissement du locutorat et une transmission familiale très fragile. Une langue peut-elle survivre parce qu’elle est enseignée ? Non. L’école peut transmettre une compétence et familiariser les enfants avec une culture. Elle ne peut décider de la langue qu’ils emploieront vingt ans plus tard avec leurs amis, leur conjoint ou leurs enfants. Comme le rappelle Marina Branca, il ne faut pas confondre élèves et néolocuteurs. Le développement du bilingue est un acquis majeur, mais il ne garantit pas que les enfants scolarisés en corse deviennent des adultes parlant corse.
Ceux qui reviennent à la langue
Le travail de Marina Branca s’attache donc moins à la langue qu’aux locuteurs. Qui parle corse aujourd’hui ? Comment l’a-t-on appris ? Pourquoi décide-t-on parfois, à l’âge adulte, de reprendre une langue entendue dans l’enfance sans jamais vraiment l’utiliser ? Les nouveaux locuteurs constituent probablement l’une des clefs de l’avenir. Certains ont grandi auprès de parents ou grands-parents corsophones sans recevoir la langue. D’autres l’apprennent adultes. D’autres encore, venus s’installer dans l’île, voient dans son apprentissage un moyen d’intégration. Marina Branca souligne que beaucoup ont entendu le corse dans leur enfance sans le pratiquer avant de chercher à se le réapproprier. Cette réalité conduit à une petite révolution intellectuelle : il faudra peut-être sauver le corse avec ceux qui ne l’ont pas reçu en héritage.
La légitimité de parler
Encore faut-il leur permettre de parler. À force de vouloir protéger la qualité et l’authenticité de la langue, les meilleurs locuteurs peuvent parfois intimider ceux qui essaient de l’apprendre. La peur de la faute, de l’accent ou du « mauvais » parler finit alors par produire du silence. Or une langue ne survit pas grâce aux seuls locuteurs parfaits. Elle survit grâce à ceux qui l’utilisent, même imparfaitement, et la transmettent. C’est pourquoi la question des « espaces langagiers » est capitale. Le corse doit sortir de la salle de classe comme de la cérémonie officielle. Il lui faut des lieux ordinaires : le travail, les commerces, les associations, les cafés, le sport, les relations amicales et naturellement la famille.
Passer du symbole à l’usage
C’est là que Les locuteurs du corse aujourd’hui prend une dimension profondément politique. Le combat linguistique a largement gagné celui de la légitimité. Il reste à gagner le combat autrement plus difficile de l’usage. Le danger serait que le corse devienne une langue partout présente et de moins en moins parlée : langue des panneaux, des discours, des chansons, des écoles et des commémorations, mais progressivement absente des conversations ordinaires. Le livre de Marina Branca oblige ainsi à déplacer la question. Il ne suffit plus de demander : « Comment protéger la langue corse ? » Il faut demander : « Comment donner envie de parler corse ? » Une langue peut mourir entourée d’affection, célébrée, enseignée et proclamée indispensable. Elle meurt lorsque ses locuteurs cessent de s’en servir entre eux. Et elle renaît chaque fois qu’un homme ou une femme décide, même maladroitement, de recommencer à la parler.
GXC
Les locuteurs du Corse aujourd’hui : en quête de sens, de légitimité et d’espaces langagiers, Ed. Le Bord de l’Eau, Spondi, 278 p., 22€