Allemagne : le grand basculement politique de l’Est
Une AfD désormais installée
Allemagne : le grand basculement politique de l’Est
Les élections régionales allemandes de septembre 2026 dessinent une fracture de plus en plus nette. En Saxe-Anhalt, l’AfD a remporté une victoire historique. Elle est ensuite arrivée en tête en Mecklembourg–Poméranie-Occidentale avec environ 37 % des voix, tandis que la CDU du chancelier Friedrich Merz chutait autour de 5 %, son pire résultat régional depuis 1949. À Berlin, mouvement inverse : Die Linke s’est imposée avec 25,3 %, tandis que l’AfD atteignait environ 16 %. Ces scrutins fragilisent Merz et confirment la polarisation d’une Allemagne où les partis traditionnels reculent.
Une AfD désormais installée
L’Alternative für Deutschland n’est plus un simple parti protestataire. Fondée en 2013 sur une ligne eurosceptique, elle s’est déplacée vers un nationalisme identitaire, une politique migratoire très restrictive et une remise en cause de plusieurs consensus de l’après-guerre. Des responsables du parti ont provoqué de fortes polémiques par leurs propos sur le passé nazi. Maximilian Krah avait ainsi affirmé en 2024 que tous les membres de la SS n’étaient pas des criminels, au point de provoquer la rupture avec le Rassemblement national français. Cela ne permet pas de qualifier l’ensemble de ses électeurs de nostalgiques du IIIe Reich, mais révèle, chez certaines figures du parti, un rapport révisionniste à cette période. Sur la Russie, la ligne est claire : l’AfD combat les sanctions énergétiques, s’oppose à l’aide militaire à l’Ukraine et plaide pour un rapprochement avec Moscou. Ses dirigeants envisagent des discussions avec des responsables proches de Vladimir Poutine afin de relancer, à terme, les importations de gaz russe. Sur l’immigration, sa rhétorique et le mot d’ordre de « remigration » sont dénoncés par ses adversaires comme xénophobes ; l’AfD affirme vouloir agir dans le cadre du droit.
L’Est, trente-six ans après la réunification
La carte électorale renvoie à une fracture plus ancienne. L’Ouest reste davantage structuré par les partis du centre, la droite classique, le SPD et les Verts, tandis que l’Est vote beaucoup plus pour les formations antisystème. Il faut toutefois nuancer l’image d’un Est aujourd’hui ravagé par le chômage : en août 2026, celui-ci atteignait 8,1 % dans les nouveaux Länder et Berlin, contre 6,1 % à l’Ouest. L’écart subsiste, mais il est sans commune mesure avec celui des années 1990. Le traumatisme réside surtout dans la mémoire de la désindustrialisation qui a suivi la réunification : fermetures d’usines, déclassement, départ des jeunes vers l’Ouest, disparition de réseaux sociaux et d’un monde familier. Les écarts de revenus se sont réduits, mais ceux de patrimoine demeurent considérables : en 2023, le patrimoine net moyen des ménages de l’Est représentait environ la moitié de celui de l’Ouest.
L’étrange « Ostalgie »
C’est là qu’apparaît un paradoxe. Une partie de la population de l’ex-RDA conserve une forme d’« Ostalgie », non pour la dictature, la Stasi ou l’absence de libertés, mais pour une époque où l’emploi, le logement, les crèches et les services collectifs donnaient le sentiment d’une existence plus prévisible. La réunification a apporté la démocratie et la prospérité, mais pas partout le sentiment d’égalité attendu. D’où ce phénomène apparemment contradictoire : certains électeurs peuvent regretter les protections de l’ancien système communiste et voter aujourd’hui pour une droite nationaliste radicale. Le point commun n’est pas doctrinal. Il réside plutôt dans la défiance envers l’ordre libéral, les élites de Berlin et de Bruxelles, et dans l’impression que le système issu de 1990 a tenu ses promesses pour certains mieux que pour d’autres.
Deux Allemagne politiques ?
Il serait excessif d’opposer mécaniquement un Ouest « de gauche » à un Est d’extrême droite : la Bavière reste puissamment conservatrice, tandis que Berlin vient de placer Die Linke en tête. Mais une différence demeure. À l’Ouest, le jeu politique reste davantage centré sur les partis traditionnels ; à l’Est, le vote de rejet prend une dimension beaucoup plus forte. La progression de l’AfD révèle ainsi moins un accident électoral qu’une réunification encore inachevée dans les mémoires. Trente-six ans après 1990, l’Allemagne est unifiée juridiquement et institutionnellement. Elle ne l’est pas encore totalement politiquement.
GXC
Crédit illustration : D.R