Nationalistes basques et catalans : pragmatisme, réalisme, rupture et vulnérabilité
Lignes de fracture et signes de faiblesse
Nationalistes basques et catalans : pragmatisme, réalisme, rupture et vulnérabilité
Les votes concernant les deux décrets sur le logement défendus par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez ont crûment mis en lumière les divergences tactiques et les différences idéologiques entre les principaux partis nationalistes basques et catalans.
La crise du logement est un des dossiers sensibles de la vie politique espagnole. Le rejet, le 2 octobre dernier, de deux décrets défendus par le gouvernement de gauche de Pedro Sánchez en a apporté une nouvelle démonstration. Le premier décret consacrait la fonction sociale du logement et allait dans le sens d’un développement de l’offre abordable. Le second renforçait la sécurité des locataires. Les parlementaires ont rejeté les deux textes. Ceci a été rendu possible par le fait que des parlementaires nationalistes basques et catalans ont joint leurs votes à ceux de leurs homologues de la droite espagnole. Ces rejets ont crûment mis en lumière les divergences tactiques et les différences idéologiques entre ces partis.
Pragmatisme et réalisme
Le Parti nationaliste basque (PNV) a approuvé le premier décret et rejeté le second. Il a donc accepté les mesures visant à protéger les publics à faibles revenus et les populations les plus vulnérables. En revanche, il s’est opposé à ce que la réglementation intervienne directement dans la relation entre propriétaires et locataires, invoquant que cela risquait de décourager l’investissement privé. Le PNV a ainsi confirmé son traditionnel pragmatisme : tradition chrétienne incitant à une prise en compte de la précarité et la pauvreté ; conservatisme poussant à protéger le droit de propriété ; nationalisme visant à pouvoir décider au Pays basque, à limiter l’intervention de l’État espagnol et à passer un jour de l’autonomie à la souveraineté sans aller à des ruptures brutales. Euskal Herria Bildu (EH Bildu), coalition de quatre formations indépendantistes basques de gauche, a voté en faveur des deux décrets. En se prononçant ainsi pour la protection des locataires, la lutte contre la spéculation, la limitation des locations temporaires ou saisonnières, et aussi une intervention beaucoup plus forte des pouvoirs publics même si elle relevait de l’État espagnol, la coalition a assumé un réalisme déterminé par un positionnement associant lutte de libération nationale et lutte de libération sociale. Le PNV et EH Bildu partagent donc globalement une culture politique abertzale, mais EH Bildu est disposée à privilégier la transformation sociale.
Autre réalisme et culture libérale et de rupture
Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) a également voté pour les deux décrets. Ceci a confirmé que ERC souhaite associer étroitement la revendication nationaliste et la quête d’une équité sociale. Si l’indépendance de la Catalogne reste l’objectif existentiel, ERC, résolument de gauche, ne s’interdit donc pas d’user des institutions et des lois espagnoles pour obtenir des résultats concrets en matière de justice sociale. Le soutien à Pedro Sánchez ne vaut donc pas ralliement à Madrid, mais volonté d’obtenir des mesures sociales en échange d’un soutien parlementaire. ERC est donc tout comme EH Bildu disposée à jouer la carte du réalisme. Junts per Catalunya a pour sa part rejeté les deux décrets. Le parti de Carles Puigdemont porte une culture politique associant libéralisme et tentation constante de rupture avec Madrid. Ce qui a naturellement conduit ses parlementaires à s’opposer à une réglementation qu’ils jugeaient de nature à décourager les propriétaires et les investisseurs, et à favoriser un interventionnisme des pouvoirs publics espagnols.
Lignes de fracture et signes de faiblesse
Le rejet des deux décrets a donc particulièrement mis en lumière que les principaux partis nationalistes basques et catalans s’ils ont en commun la volonté d’une accession à la souveraineté, n’ont pas la même vision du rapport à la société, au marché et à l’État espagnol. Problème certes pour Pedro Sánchez et la gauche espagnole qui ont besoin du soutien de ces partis pour rester aux responsabilités et gouverner. Problème aussi et surtout pour les nationalismes basque et catalan, car des divergences tactiques et des différences idéologiques sont aussi des lignes de fracture et des signes de faiblesse, car elles rendent improbable toute stratégie commune contre l’État espagnol.
JPB
crédit photo : JP.B