Déchets : la vallée face à la ville
Un projet contesté....
Déchets : la vallée face à la ville
L’opposition au projet du centre de tri et de valorisation que la CAPA et le Syvadec projettent à Mezzana, ne s’apaise pas. Voce Paisana et le Cumitatu Naziunalistu di a Gravona restent mobilisées. Derrière le refus d’un équipement se dessine une question plus vaste : qui accueille les déchets de qui, et pourquoi en produisons-nous autant ?
Un projet contesté
Le futur centre doit s’implanter en contrebas de la zone d’activités de Mezzana, avec un démarrage des travaux annoncé pour 2028 et une mise en service en 2030. Pour ses promoteurs, il incarne l’alternative au tout-enfouissement comme à l’incinération : trier mécaniquement ce que les ménages n’ont pas trié, afin de réduire la part des déchets envoyés en décharge. Les opposants y voient au contraire une « usine de surtri » qui enferme l’île dans une logique industrielle coûteuse. Les deux organisations dénoncent un risque environnemental, financier et sanitaire, et refusent que la question soit cantonnée à la seule vallée. La contestation dépasse les collectifs militants. Le conseil municipal de Cuttoli-Corticchiato a délibéré pour exiger l’abandon du projet, invoquant les risques pour l’eau, l’agriculture et la qualité de vie, la proximité d’une maison de repos et de l’école intercommunale, ainsi qu’un secteur déjà saturé par la circulation. La commune s’appuie aussi sur un avis défavorable de l’ARS, l’Agence régionale de santé, lié à la présence de captages d’eau. Le contexte judiciaire alourdit le dossier. Le 10 juillet, le tribunal administratif de Bastia a annulé le Plan territorial de prévention et de gestion des déchets, faute de données fiables sur les gisements, tout en validant le permis du centre de Monte. L’équipement de Mezzana se retrouve ainsi privé du cadre stratégique censé le justifier.
Le poids de la périphérie
La Gravona n’en est pas à son premier refus. Il y a quelques années, un projet privé de centre de regroupement de déchets à Ucciani avait soulevé la haute vallée : les conseils municipaux de Bocognano, Carbuccia, Tavera, Ucciani et Vero s’étaient tous prononcés contre. Le collectif Per a Salvezza di u Celavu opposait alors une évidence géographique : les déchets viennent d’abord du bassin ajaccien, pas des villages. Le cas de Mezzana brouille pourtant cette lecture. Le site se trouve aux portes d’Ajaccio, dans une commune classée rurale par l’Insee, mais rattachée à l’unité urbaine ajaccienne, marquée par une croissance démographique rapide et déjà dotée d’un vaste pôle commercial. Vue d’Ajaccio, l’implantation respecte le principe de proximité ; vue de la vallée, elle installe à son entrée les nuisances d’une agglomération qui en recueille les bénéfices. Tout le paradoxe tient là. Un centre de tri doit bien se situer quelque part, et ses défenseurs dénoncent un réflexe du « pas chez moi ». Ses adversaires répondent que le sentiment d’injustice ne naît pas du refus de l’effort collectif, mais de la répétition : ce sont toujours les mêmes territoires, moins peuplés et moins écoutés, que l’on sollicite pour absorber les flux de la ville.
Le miroir de nos poubelles
Le débat déplace aussi la focale vers l’amont. Les collectifs défendent une politique « zéro déchet » : réduction à la source, réemploi, consigne, tri en amont et tarification incitative. L’argument rejoint les constats institutionnels. Selon le rapport d’activité du Syvadec, la production a encore légèrement augmenté en 2024, à 630 kg par habitant. La chambre régionale des comptes, de son côté, estimait que la gestion des déchets coûtait sur l’île deux à trois fois la moyenne nationale. Trier davantage en aval ne dit rien de ce qui entre dans les foyers : emballages, objets jetables, achats d’impulsion. Le conflit n’a rien d’une singularité insulaire. À Nantes, l’agrandissement du centre de la Prairie-de-Mauves, appelé à traiter les déchets de sept collectivités voisines, a suscité en 2026 la mobilisation d’un collectif d’habitants. Partout, la même tension oppose la mutualisation des équipements, rationnelle à l’échelle d’un territoire, à la charge vécue par ceux qui les accueillent. En Corse, la question prend un relief particulier. L’île n’exporte pas aisément ses déchets, et chaque site devient un symbole. Reste à savoir si la mobilisation de la Gravona restera un refus localisé ou si elle ouvrira enfin le débat que l’équipement tend à esquiver : celui de ce que nous achetons, jetons et acceptons de produire.
Maria Mariana
Crédits photographiques
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