L’Église et la catholicité en Corse
Beaucoup de baptisés mais des églises souvent vides.....
L’Église et la catholicité en Corse
En Corse, le catholicisme ne se résume ni à la pratique dominicale ni à l’institution ecclésiastique. Pendant des siècles, il a organisé les villages, les fêtes, les solidarités et le rapport aux morts. Aujourd’hui, alors que la pratique régulière s’est fortement réduite, les références chrétiennes restent présentes dans la culture publique comme l’ont démontré les affaires de Quasquara et de la statue de Porto Vecchio. Il faut donc distinguer la foi, la pratique religieuse et la persistance d’un héritage catholique.
Une ancienne matrice catholique
Christianisée dès l’Antiquité, la Corse appartient durant des siècles à l’espace catholique italien et méditerranéen. Après le concile de Trente, la Contre-Réforme renforce aux XVIe et XVIIe siècles l’encadrement religieux : paroisses, sacrements, confréries et fêtes structurent la société. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’église est souvent le principal bâtiment collectif du village. En 1735, au cours de la révolution contre Gênes, l’île est placée sous la protection de l’Immaculée Conception.
Une Église institutionnelle en recul
Les statistiques ecclésiastiques comptaient environ 300 prêtres en Corse en 1950, 211 en 1970, 133 en 1990 et 89 en 1999. Les dernières séries issues de l’Annuaire pontifical en recensaient 80 en 2023, religieux compris, tandis que les chiffres actuellement affichés par le diocèse sont encore inférieurs selon le périmètre retenu. Dans le même temps, la population de l’île est passée d’environ 250 000 habitants en 1950 à près de 350 000 aujourd’hui. Le diocèse reconnaissait lui-même dès 2021 que, si une majorité de la population demeurait baptisée catholique, la pratique régulière était faible.
Beaucoup de baptisés mais des églises souvent vides
En 1950, presque toute la population était comptabilisée comme catholique. Les données ecclésiastiques estimaient encore en 2023 les catholiques à environ 81 % des habitants, mais il s’agit surtout d’une appartenance baptismale, non d’une mesure de fréquentation des messes. Dans de nombreuses paroisses, les assemblées dominicales sont réduites et vieillissantes. Les églises se remplissent surtout à Noël, à Pâques, lors des fêtes patronales, des mariages et des enterrements. La fréquentation augmente aussi l’été avec le retour des familles et la présence des touristes.
Le Riacquistu ressuscite le chant sacré
Le Riacquistu des années 1970 et 1980 constitue un tournant essentiel sans être pour autant un mouvement religieux. En recherchant la langue, la mémoire orale et les chants menacés de disparition, les acteurs du renouveau culturel retrouvent une partie importante du patrimoine sacré. Polyphonies religieuses, chants de la Passion et chants funèbres sont remis à l’honneur. Des groupes comme Canta u Populu Corsu, A Filetta, I Muvrini, Chjami Aghjalesi ou Tavagna les réintroduisent dans la vie culturelle. Le chant religieux gagne les scènes de concert tandis que les chanteurs issus du Riacquistu reviennent dans les églises, particulièrement lors des enterrements. Le même chant peut ainsi être prière lors d’une messe des morts et élément patrimonial lors d’un spectacle.
Une idéologie nationaliste sans référence catholique
Il serait erroné d’en déduire que le nationalisme corse contemporain aurait été inspiré par le catholicisme. Dans les textes doctrinaux des organisations nationalistes et clandestines, la religion n’occupe aucune place idéologique. Les communiqués, conférences de presse et textes programmatiques développent les thèmes du peuple corse, de la langue, de la terre, de l’autodétermination ou de la justice sociale, mais non une doctrine chrétienne. Les travaux de l’Université de Corse constatent eux-mêmes que la religion n’est inscrite ni dans les chansons fondatrices du Riacquistu ni dans l’agenda politique du nationalisme. La messe célébrée sous le chapiteau de l’ARC en août 1975 constitue à cet égard un épisode anecdotique.
Les funérailles : catholicité plus que catholicisme
La religion intervient pourtant fréquemment dans les cérémoniaux funèbres nationalistes. Les obsèques de militants ont pu remplir des églises de personnes qui n’assistaient habituellement pas aux offices. Mais l’église fonctionne alors souvent autant comme le lieu où la communauté se rassemble autour d’un mort que comme un lieu de culte. Aux chants sacrés peuvent succéder les symboles militants et, à l’extérieur ou au cimetière, les salves d’armes tirées en hommage au défunt, qui ne relèvent évidemment en rien de la liturgie chrétienne.
Le spectaculaire retour des confréries
Si les églises ne se sont pas remplies, les confréries ont en revanche connu une remarquable renaissance depuis le Riacquistu. Beaucoup avaient disparu ou ne subsistaient plus que dans quelques villages. Leur nombre a fortement augmenté depuis les années 1980, souvent avec l’arrivée de jeunes confrères attirés autant par le chant, la langue et la tradition que par une pratique religieuse classique. Lors de la visite du pape François en décembre 2024, quelque 80 confréries étaient représentées sur les 92 alors recensées dans l’île. Vatican News les décrivait comme étant en augmentation constante. Ce dynamisme constitue probablement le signe le plus visible du renouveau de la catholicité populaire corse : non pas un retour massif à la messe dominicale, mais la reconstitution de communautés de laïcs autour des processions, des chants, des fêtes patronales et de l’entraide.
Une Festa di a Nazione tardivement inventée
La mise sous la protection de l’Immaculée Conception appartient bien à l’histoire du XVIIIe siècle, mais a Festa di a Nazione, telle qu’elle est aujourd’hui célébrée le 8 décembre, est une construction contemporaine. Des initiatives militantes apparaissent à la fin du XXe siècle, mais sa diffusion populaire, scolaire et institutionnelle est surtout tardive, particulièrement institutionnalisé en 2009. Il serait donc trompeur d’y voir la survivance ininterrompue d’une tradition nationaliste ancienne.
L’apparition d’une « Corse chrétienne »
Un autre changement devient visible autour des années 2010. Apparaissent alors, sur les marges identitaires et à l’extrême droite, des groupes revendiquant explicitement une « Corsica cristiana », dans un contexte marqué par les débats sur l’immigration, l’islam et les évolutions de la société. Cette référence constitue une rupture avec le nationalisme historique du Riacquistu et du FLNC, dont les fondements étaient politiques, culturels et sociaux plutôt que religieux. Depuis, les références chrétiennes ont gagné en visibilité sans que cette évolution se traduise par une progression comparable de la pratique.
François à Ajaccio, une fierté corse
La visite du pape François à Ajaccio, le 15 décembre 2024, a donné à cette catholicité une visibilité exceptionnelle. Jamais auparavant un pape ne s’était rendu en Corse. Sa venue doit beaucoup au cardinal François-Xavier Bustillo, évêque d’Ajaccio depuis 2021 et créé cardinal par François en 2023, qui l’avait invité à conclure le congrès consacré à la religiosité populaire en Méditerranée. La journée mobilisa bien au-delà du cercle des pratiquants : foules dans les rues, confréries venues de toute l’île et 7 500 personnes environ pour la messe du Casone. Elle fut aussi vécue comme un moment de fierté collective. Le Dio vi salvi Regina, chant tout à la fois religieux et hymne national, entonné par la foule à la fin de la messe en fut l’image la plus forte.
Baptêmes d’adultes et concurrence évangélique
Le nombre de baptêmes d’adultes a fortement augmenté ces dernières années, notamment chez les jeunes, ce qui révèle un mouvement de conversion réel, même s’il reste limité. Parallèlement, le catholicisme n’a plus le monopole presque absolu du christianisme en Corse. Les Églises évangéliques, implantées depuis plusieurs décennies, sont devenues plus visibles et constituent désormais une concurrence religieuse réelle par leur fonctionnement communautaire, la participation des fidèles et leur activité missionnaire. Faute de statistiques insulaires consolidées, il serait cependant imprudent de chiffrer précisément leur progression.
Une catholicité plus culturelle que pratiquante
La Corse reste donc profondément marquée par le catholicisme sans être redevenue massivement pratiquante. Le phénomène le plus remarquable est ailleurs : renaissance des confréries, conservation des rites funéraires, succès du chant sacré, grandes mobilisations autour des fêtes et, de façon éclatante, accueil réservé au pape François. Le catholicisme quotidien s’est affaibli, mais la catholicité conserve une capacité de rassemblement que la fréquentation ordinaire des églises ne permet pas, à elle seule, de mesurer.
GXC
illustration : D.R