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U l’usu anticu : le nouveau disque de Ghjuvan Micheli Weber

Le sacré comme langage de l’intime

U l’usu anticu : le nouveau disque de Ghjuvan Micheli Weber



J’ai toujours aimé la poésie en langue corse de Ghjuvan Micheli Weber qui, très simplement, parvient grâce aux mots à faire résonner les harmoniques d’un arc-en-ciel d’émotions. Son dernier disque À l’usu anticu est pour moi avant tout un disque de langue. Avant la musique, avant même les instruments, ce sont les mots qui s’imposent. Ghjuvan Micheli Weber écrit comme on transmet un feu : sans emphase, sans distance, avec une fidélité presque charnelle à une mémoire collective menacée. Chaque texte agit comme un fragment de monde sauvé par la parole, un espace où la langue corse retrouve sa pleine souveraineté poétique.

Le sacré comme langage de l’intime

La chanson-titre concentre cette démarche. « Nant’à l’Altari maiori sè u me calici d’oru » place d’emblée l’amour dans un registre sacré. Le calice n’est pas une métaphore abstraite : il recueille le sang et la chair, c’est-à-dire la vie même. « T’empii di u nostru sangui, t’empii di a nostra carri » signifie : je te remplis de notre sang, de notre chair. L’alliance évoquée dépasse l’intime pour devenir communautaire, presque anthropologique.

La montagne comme éthique

Ammuntagnà célèbre une autre forme de sacré, plus austère. La solitude y est choisie, jamais subie. « Vogliu essa l’omu solu, persu in lochi cunnisciuti » dit le refus du bruit sans renier l’enracinement. La montagne devient un lieu moral : on y apprend la lenteur, la sobriété, la fidélité aux gestes anciens. Le texte oppose silencieusement la verticalité du relief à l’horizontalité d’un monde pressé et désincarné.

L’humour comme ligne de défense

Avec Tira ti l’usciu !, Weber convoque malicieusement l’humour populaire. Le voisin, le fuddettu, Satanassu, puis même saint Pierre sont chassés sans ménagement. Derrière le rire se dessine une affirmation claire : l’homme a le droit de fermer sa porte, de préserver son seuil, de protéger son espace intérieur contre toute intrusion, terrestre ou céleste.

La solitude et l’après

U vedivu, qui me touche particulièrement, marque un basculement majeur. Le ton se fait grave, presque suffocant. Seul devant le feu, l’homme affronte l’absence irrévocable. « Senza sposa hè più dura a vita cà a turtura » : sans épouse, la vie est plus dure que la torture. Le feu n’apaise rien ; il éclaire la douleur, les regrets, l’impossibilité du retour. Le poème dit l’après, quand il n’y a plus ni rite ni consolation.

Mémoire collective et douleur partagée

La nostalgie irrigue l’ensemble du disque. Lamentu di u Pontinovu transforme le deuil individuel en blessure collective, historique, destinale. Les chants des saisons, de Branu à Inguernu, composent un calendrier paysan disparu, où chaque strophe conserve les travaux, les peurs et les espérances d’un monde fragile.
La douleur traverse en filigrane l’ensemble de l’œuvre, parfois contenue, parfois frontale. Elle affleure dans les silences, dans les tempos lents, dans cette façon qu’a la musique d’accompagner la parole sans jamais la couvrir. Certaines chansons semblent écrites depuis un lieu intérieur blessé, où le chant devient une nécessité plus qu’un choix.

La mère, le deuil et la fidélité

C’est particulièrement vrai dans Tirzini à Mamma, poème d’une intensité bouleversante parce que peut-être le poète parle de sa propre expérience. La mère absente y est évoquée sans pathos, avec une pudeur qui rend la peine plus aiguë encore. « U ricordu di tè ùn si ni mori » signifie : le souvenir de toi ne meurt pas. La douleur n’est pas criée, elle est installée dans la durée, comme une présence constante. Le fils écrit pour tenir, pour transformer la souffrance en parole.
La musique, ici, ne cherche jamais l’effet. Elle accompagne le texte comme on accompagne un deuil, avec retenue. Le violon, parfois à peine effleuré, semble prolonger la voix là où les mots ne suffisent plus. Le chant devient alors un espace de réparation fragile, où l’amour filial se dit dans la fidélité plutôt que dans la plainte.

Une transmission vivante

Cette douleur n’est jamais isolée. Elle rejoint celle des morts, des lieux abandonnés, des mondes qui disparaissent. Elle relie la mère à la terre, le deuil intime à la perte collective. C’est là que À l’usu anticu trouve sa profondeur : dans cette capacité à faire de la souffrance non un repli, mais une mémoire vivante, transmise par la langue et par le son.
Portée par le violon, la mandoline, le fischettu ou la cialamedda, cette poésie ne fige jamais le passé. Elle le fait respirer. Musicien, poète, auteur prolifique et co-artisan du dictionnaire U maiori et u Maiò, Ghjuvan Micheli Weber transforme chaque mot un acte de transmission. À l’usu anticu n’est pas seulement un disque : c’est un lieu de mémoire vivant d’une culture à la fois ancienne et ouverte sur un futur respectueux du passé.

Le disque est disponible sur le site de Ricordu au prix de 6 euroshttps://www.ricordu.com/accueil/729-jean-michel-weber-a-l-usu-anticu.html

GXC
Photo : JDC
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