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Fin de vie : la loi Claeys-Leonetti suffisait !

La loi sur la fin de vie revient aujourd’hui au centre du débat public.

Fin de vie : la loi Claeys-Leonetti suffisait !


La loi sur la fin de vie revient aujourd’hui au centre du débat public. Elle touche à l’intime, à la souffrance, à la liberté ultime. Il serait pourtant réducteur d’en faire un affrontement simpliste entre défenseurs de la vie et partisans d’un prétendu droit à mourir. Ériger en principe absolu le commandement « Tu ne tueras point », illustre cette tentation. Un tel ’argument, présenté comme moralement indépassable, apparaît à la fois idéaliste mais aussi très politique dans le cadre de l’offensive actuelle de la droite .


Un absolu moral introuvable

Idéaliste, parce qu’aucune société n’a jamais appliqué à la lettre l’interdit de tuer. L’histoire humaine est faite de guerres, de peines capitales, de violences légitimées. Les religions elles-mêmes ont béni des conflits, justifié des exécutions, accompagné des conquêtes et des génocides. Les États modernes reconnaissent le droit de se défendre, y compris par la force létale. Parler d’un principe intangible relève donc davantage de l’affirmation doctrinale que de la réalité historique. Politique, parce qu’invoquer ce commandement revient à imposer une vision religieuse particulière dans un débat qui devrait rester civil et pluraliste.
La vie n’a jamais été sacrée au sens absolu du terme. Elle n’a cessé d’être hiérarchisée, exposée, sacrifiée au nom d’intérêts supérieurs, religieux, nationaux ou idéologiques. Prétendre le contraire revient à effacer des siècles d’histoire. Le débat sur la fin de vie ne peut s’appuyer sur une fiction morale. Il suffit d’ouvrir l’Ancien Testament pour constater qu’à côté du commandement « Tu ne tueras point » se déploie un récit traversé de guerres, de vengeances, de massacres ordonnés ou tolérés au nom de Dieu. Des villes anéanties, des peuples voués à l’extermination, des représailles sanglantes jalonnent ces pages fondatrices. Le texte biblique lui-même témoigne de cette tension permanente entre l’énoncé d’un interdit et la réalité tragique de l’histoire humaine.

La loi face à une réalité existante

La question n’est donc pas de proclamer un principe abstrait. Elle est de déterminer si la loi peut et doit encadrer les situations extrêmes où la médecine ne guérit plus et où la souffrance devient insupportable. Toute personne informée sait que, dans les faits, l’euthanasie existe déjà sous certaines formes, notamment par la sédation profonde et continue. La loi ne crée pas la réalité ; elle tente de l’organiser, de la rendre plus transparente, plus contrôlée.
L’histoire récente montre que le législateur a déjà été confronté à des dilemmes comparables. Avant la loi Veil, 300 000 à 400 000 avortements clandestins étaient pratiqués chaque année en France, avec des milliers de complications graves et des taux de mortalité significatifs selon les estimations de l’époque. La loi n’a pas inventé l’IVG ; elle a humanisé une pratique existante en la plaçant sous contrôle strict. De même, la loi Leonetti puis la loi Claeys-Leonetti ont reconnu le droit de refuser l’acharnement thérapeutique et ont encadré la sédation, tout en affirmant la nécessité de développer les soins palliatifs. Pourquoi ajouter une nouvelle loi à celle-là ?

Peut-on légiférer l’intime ?

Le vrai débat est ailleurs. Peut-on régler par la loi une question qui touche à l’éthique intime de chaque individu, qu’il soit croyant ou non ? Le suicide, en tant qu’acte, relève d’abord d’une décision personnelle. On peut le condamner moralement, mais il échappe largement à la norme pénale. La société doit-elle, en revanche, punir indistinctement celles et ceux qui, par amour, accompagnent un proche aux portes de la mort et acceptent d’en accélérer l’issue ? La justice devrait pouvoir faire preuve de discernement, apprécier les circonstances, distinguer l’abus de la compassion.

Le risque d’une dérive utilitariste

Reste une inquiétude légitime. Dans une société vieillissante, confrontée à des contraintes budgétaires croissantes, la tentation pourrait émerger de considérer les plus fragiles comme un poids. L’histoire européenne rappelle que l’eugénisme a été pratiqué dans l’entre-deux-guerres et que le régime nazi en a fait une politique de masse contre les handicapés avant d’étendre l’extermination. Ce rappel impose la vigilance.
Mais la vigilance n’est pas le refus du débat. Opposer un interdit religieux absolu à une question aussi complexe ne protège pas la société ; cela empêche un échange lucide. La fin de vie mérite mieux que des slogans. Elle exige des soins palliatifs renforcés, un accompagnement humain exigeant, et une réflexion collective qui refuse à la fois l’angélisme moral et la facilité technocratique.

Jean-Louis Franceschetti
Crédit illustration : D.R
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