A parola à u Cardinal Bustillo
Son Eminence, le Cardinal Bustillo« À travers “Carnets corses”, je raconte l’île, mais je transmets aussi le message d’un pasteur »
Son Eminence, le Cardinal Bustillo« À travers “Carnets corses”, je raconte l’île, mais je transmets aussi le message d’un pasteur »
Après « Le cœur ne se divise pas » (2023), « Réparation » (2025), « La Résurrection et la vie » (2025 avec le Pape François) et « Hauts lieux de Chrétienté (2025, œuvre collective), son éminence le Cardinal Bustillo a signé, en mars dernier “Carnets corses”. Le premier de quatre tomes consacrés à la Corse où il évoque, à travers ses rencontres et échanges, le lien qui le lie à notre île. Entretien…
–Votre dernier ouvrage “Réparation” avait une vocation religieuse. “Carnets corses” est plus intime. Pourquoi ce choix ?
“Réparation” est une réflexion sur la société et sur ce que l’Église peut y apporter. Je vois les failles et j’ai proposé mes réponses. “Carnets corses” est un récit où je raconte ce que je vis, mes rencontres, la pastorale et la mission d’un évêque, que beaucoup ne connaissent pas. On connaît l’aspect administratif et bureaucratique, l’aspect cultuel à travers les célébrations, mais on ne voit pas tout ce volet dédié à la mission. Il m’a donc semblé important d’évoquer avec simplicité et sous forme de récit, en quoi consiste ma mission en Corse.
–Une manière également d’expliquer ces rencontres ?
C’est par le religieux que je rencontre l’homme. Si l’on ne met pas l’être humain au centre, on déshumanise l’Église. Il est important de dire qu’elle continue à contacter les personnes et à maintenir un lien étroit avec elles. L’Église a justement le devoir et le pouvoir de fédérer les gens.
–Vous racontez la Corse dans ce livre…
Je suis ici depuis cinq ans. Et en faisant le tour de l’île, je me suis rendu compte de la richesse de mes rencontres dans un village, un quartier, une entreprise, des lieux culturels ou associatifs. J’ai échangé avec beaucoup de facilité. C’est une manière aussi de célébrer la Corse. Quand on parle de l’île dans les médias, il est souvent question de ce qui ne va pas, de ce qui est sombre. Je ne suis pas naïf, il y a des aspects négatifs, mais je trouve aussi qu’il est juste de mettre en valeur le beau, le bien et le lumineux. Donner une autre dimension. Et dans mon cas, il a s’agit de dire, dans ce livre, que la Corse, c’est aussi cela. Toutes ces personnes m’ont donné envie de vivre ma mission.
“Mon lien avec la Corse est un lien concret, vrai et libre.”
–Le lecteur ressent bien, dans ce livre, l’attachement qui vous lie à la Corse. Un rapport particulier vis-à-vis de tous les endroits dans lesquels vous avez exercé votre Ministère ?
C’est beaucoup plus touchant parce que j’ai une responsabilité directe avec ce peuple dont je suis le pasteur. J’ai été accueilli en Corse à bras ouverts. Et en contrepartie, j’ai essayé de me donner totalement par mes rencontres. C’est une question de justice de se donner à un peuple. On ne peut ni faire semblant ni être dans une forme de théâtre ecclésiastique. Il faut se donner aux personnes et cela implique une présence dans un local, un village, une célébration, une procession ou une fête patronale. Mon lien avec la Corse est un lien concret, vrai et libre.
–Pensez-vous que la dimension spirituelle est particulière en Corse ?
Ailleurs, on perçoit une résistance, une certaine indifférence, voire même de l’hostilité. Il y a, en Corse, beaucoup d’ouverture d’esprit. Les gens cherchent, s’interrogent et avancent. Ils sont proches de l’Église. On a donc créé des liens naturels avec la Corse. On vit, aujourd’hui, dans une société très fracturée et nous avons besoin de moments où l’on met en valeur la communion, tout ce qui est constructif…
–Tout cela vous lie viscéralement à la Corse. Jusqu’à quand ?
J’espère le plus tard possible ! Je suis ici depuis seulement cinq ans, on a encore beaucoup à faire. Il y a donc une continuité dans le mouvement.
–Je reviens sur “Carnets corses”. Comme dans tous vos ouvrages, vous évoquez une île touchée par des drames. Pour autant, on ne sait toujours pas comment en sortir. Quel remède ?
Qui aujourd’hui, veut vivre ou subir la violence ? Sauf pathologie, personne ! Or, nous avons un héritage, c’est l’histoire. Et nous devons lutter contre la violence. Parce qu’elle fait du mal, elle fragilise la vie sociale et la fraternité. Pour chasser la violence, l’Église a le devoir d’annoncer la paix et l’amour. Nous avons, certes, un héritage douloureux et difficile. Mais nous devons aller à contre-courant et proposer ce qui est bon et bien. Une vie sociale et pacifique dans nos quartiers et nos villages. Si on s’installe dans la violence, on est dans la souffrance. Et il faut en sortir. On en sort quand on est capable de proposer une vision différente de la vie relationnelle et sociale.
–On évoquait justement une “méthode”, une pratique concrète pour retrouver l’apaisement dont vous parlez. La prière ou la contemplation de la nature ?
La prière porte en elle, une dimension qui apaise les crispations affectives intérieures. On a en Corse, pour l’autre dimension que vous évoquez, une nature superbe et des églises magnifiques, propices à la prière et la contemplation. Il est inutile de partir au Tibet pour trouver la paix. L’église est un lieu où la dimension sacrée est partout. Dans les rites, les objets ou les livres… Par sa dimension spirituelle, elle contribue à apaiser les esprits. Si on n’apaise pas les esprits, on tombe très vite dans la violence. L’Église peut et doit apporter à la société et aux personnes une vie sereine. La liturgie, chanter, écouter ou se poser une heure par semaine à la messe, c’est une manière d’apaiser notre esprit.
“Le Cœur du Catholique universel n’a pas de frontières !”
–D’autres traditions religieuses telles que le Bouddhisme, le Zen ou le Soufisme évoquent, elles aussi, l’accès à une paix intérieure. Finalement, cette paix n’est-elle pas universelle ?
L’objectif, c’est le Bien ! Quand on vise le bien, il n’y a aucune incompatibilité. On a des voies différentes. Mais quand on a l’intelligence et la capacité de voir les autres, de se situer avec eux, de se rendre compte de nos différences, on ne passe pas de la différence à la division. Jésus dit : “Aimez-vous les uns les autres.” Mais il va encore plus loin : “Aimez vos ennemis.” Nous n’avons, certes pas d’ennemis venant d’autres cultures, d’autres religions, mais si nous avons, dans ces différences, la capacité de dialoguer ensemble et de nous retrouver sur l’essentiel, on doit aller de l’avant. Le Cœur du Catholique universel n’a pas de frontières !
–Quel regard portez-vous sur les autres courants spirituels présents dans l’île ?
La Corse est une terre où il y a beaucoup de diversités. Philosophies, croyances, traditions différentes… L’important, c’est que nous soyons capables de vivre ensemble, en communion, d’éviter la confusion et la division. Je connais des personnes issues de traditions religieuses et cultuelles différentes. En tant que pasteur, je ne suis pas sectaire. Je dois écouter, conseiller et orienter toutes les personnes qui viennent vers moi. Si elles ne viennent pas, je ne m’impose pas, mais si elles m’interrogent, j’essaie de donner ma vision et ma perception de la réalité.
–Faites-vous passer un message à travers “Carnets corses” ou souhaitez-vous simplement raconter l’île ?
Je raconte la Corse, mais en même temps, je transmets un message. Celui du pasteur qui est proche de son peuple. Il l’écoute, voit ce qu’il se passe, les violences, les souffrances, les douleurs. Il écoute aussi ses rêves et aspirations, son désir de bonheur. C’est tout cela que j’évoque publiquement lors d’une célébration ou par la voix médiatique. Je m’efforce de véhiculer tout ce que j’estime bon et bien pour les Corses.
–Avez-vous conscience que vous allez laisser une trace indélébile en Corse ?
Les Corses laissent déjà en moi une trace importante. Je me sens porté… Les gens viennent à ma rencontre, me disent “Bravo, merci pour ce que vous faites…” Ces personnes m’encouragent à poursuivre la mission et continuer à donner le meilleur de moi-même.
–“Carnets corses” est le Tome 1. Ce qui signifie qu’il y aura une suite ?
Oui parce que l’idée, c’est de faire les quatre saisons. L’été en Corse, c’est tout de même quelque chose. Je fais parfois deux célébrations par jour dans des lieux différents et lointains l’un de l’autre. Il était important, également, de mettre en valeur l’automne, l’hiver, le printemps et de raconter la vie d’un pasteur lors des saisons en montrant qu’il y a des temps différents. Cela nous rappelle aussi que l’on a, dans notre société, un rythme quelque peu mécanique. Or, nous devons retrouver le rythme organique de la vie. C’est la capacité de prendre son temps, vivre tranquillement et aller de l’avant. Il y aura donc d’autres récits, d’autres saisons, et j’espère qu’au terme d’une année, j’aurai pu raconter comment vit un évêque en Corse.
–Vous avez été à l’origine de la venue du Pape François dans l’île. Le Pape Léon peut-être prochainement ?
Je crois qu’il va falloir attendre un peu… Il était à Monaco, il n’y a pas longtemps et vient, tout juste de commencer son Ministère. Il doit, de ce fait, relever de nombreux défis. Je pense qu’il va être intéressant aussi de voir comment il essaye de répandre la bonne nouvelle dans des endroits différents (Monaco, Algérie, Afrique…). C’est un Pape qui veut communiquer la paix, il l’avait annoncé lors de son intronisation. Et je crois, face à la géopolitique internationale, l’Ukraine, la Russie, l’Iran, les États-Unis et le Moyen-Orient, que notre humanité a besoin de prophètes de la paix.
Interview réalisée par Philippe Peraut
Photos : Diocèse de Corse