Les produits corses sont partout… mais ils ne remplissent qu’une petite partie de nos assiettes
En parcourant les rayons d’un hypermarché de l’île, le visiteur a souvent le sentiment que la Corse est devenue un modèle d’autonomie alimentaire.
Les produits corses sont partout… mais ils ne remplissent qu’une petite partie de nos assiettes
En parcourant les rayons d’un hypermarché de l’île, le visiteur a souvent le sentiment que la Corse est devenue un modèle d’autonomie alimentaire. Les bouteilles de vin voisinent avec les productions des grands vignobles français, les bières artisanales occupent des linéaires entiers, les huiles d’olive, les miels, les biscuits, les confitures, les charcuteries et les fromages affichent fièrement leur origine insulaire. Jamais les produits corses n’ont été aussi visibles dans les grandes surfaces, fruit d’une demande, mais aussi d’un désir d’identité, cher aux Corses, mais également aux touristes, que les grandes marques ont bien l’intention d’exploiter.
Une impression trompeuse
Cette impression est pourtant trompeuse. Derrière la réussite commerciale du « made in Corsica » se cache une réalité beaucoup plus contrastée. Si les productions locales — pas toujours locales d’ailleurs — occupent aujourd’hui une place stratégique dans les magasins, elles ne représentent qu’une faible part de ce que consomment réellement les habitants de l’île. Selon les données des Chambres d’agriculture, la production agricole corse ne couvre qu’environ 4 % des besoins alimentaires du territoire. Autrement dit, près de 96 % des denrées consommées chaque année arrivent du continent ou de l’étranger par voie maritime ou aérienne. Ce paradoxe résume à lui seul les forces, mais aussi les limites de l’économie insulaire.
Une agriculture reconnue, mais de taille modeste
Contrairement à une idée parfois répandue, la Corse ne manque ni de savoir-faire ni de produits d’excellence. Les vins insulaires figurent parmi les plus dynamiques de France, les huiles d’olive remportent régulièrement des distinctions internationales, les miels AOP, les clémentines, les fromages fermiers ou les biscuits artisanaux bénéficient d’une réputation qui dépasse largement les frontières de l’île. Le problème n’est donc pas celui de la qualité, mais de la quantité. Avec un chiffre d’affaires annuel d’environ 340 millions d’euros, l’agriculture corse joue un rôle essentiel dans la vie économique, sociale et paysagère de l’île. Mais cette production reste modeste au regard des besoins d’une population permanente de plus de 360.000 habitants, auxquels viennent s’ajouter plusieurs millions de touristes chaque année. Cette disproportion explique pourquoi les importations demeurent indispensables.
Une visibilité bien supérieure à leur poids réel
Pourquoi alors le consommateur a-t-il le sentiment que les produits corses sont omniprésents ? La réponse tient à l’évolution de la grande distribution. Il y a encore vingt ans, les spécialités insulaires étaient souvent regroupées dans un simple rayon régional. Aujourd’hui, elles sont présentes dans tous les univers de consommation. Les vins corses côtoient les grands crus nationaux, les fromages sont intégrés aux rayons frais, les biscuits voisinent avec les grandes marques et les bières artisanales occupent une place de plus en plus importante. Le produit corse n’est plus un souvenir rapporté des vacances. Il est devenu un produit du quotidien. Cette évolution modifie profondément la perception des consommateurs qui ont naturellement le sentiment que les productions locales occupent une place beaucoup plus importante qu’elles ne le font réellement.
Les enseignes jouent désormais en partie la carte du local
Toutes les grandes enseignes implantées sur l’île ont compris l’intérêt du « made in Corsica ». E.Leclerc, Carrefour, Super U, Casino ou encore les réseaux de proximité travaillent désormais avec plusieurs centaines de producteurs et de PME insulaires. Les distributeurs mettent volontiers en avant plusieurs milliers de références corses. Ce chiffre paraît impressionnant, mais mérite d’être relativisé. Un hypermarché moderne propose entre 25.000 et 40.000 références différentes. Les produits corses représentent ainsi rarement plus de 8 à 12 % de l’offre permanente, avec des écarts selon les enseignes et les saisons. Durant l’été, lorsque la clientèle touristique recherche davantage de spécialités locales, cette proportion augmente encore. Dans certains magasins, près de 15 % des linéaires sont consacrés aux productions insulaires. Mais cette moyenne masque des réalités très contrastées.
Des rayons où la Corse domine… et d’autres où elle est absente
Dans les caves, les vins corses occupent souvent une position majoritaire. En pleine saison, ils représentent parfois les deux tiers des bouteilles mises en avant. Les bières locales connaissent une progression comparable. Les huiles d’olive, les charcuteries, les fromages, les biscuits ou les confitures bénéficient également d’une présence très importante. À l’inverse, les produits corses sont quasiment absents des rayons consacrés aux pâtes alimentaires, au riz, au café, au chocolat, aux boissons industrielles, aux conserves, aux produits ménagers ou encore à une grande partie des produits laitiers. C’est précisément cette répartition qui crée une illusion d’abondance. Les consommateurs remarquent spontanément les produits identitaires, ceux qui racontent la Corse, alors que le contenu de leurs chariots reste très largement composé de produits venus d’ailleurs.
Ce qui remplit réellement les chariots
Les achats du quotidien demeurent dominés par les importations. Pâtes, riz, farine, sucre, café, huiles végétales, boissons, produits d’entretien, surgelés, conserves ou viande bovine proviennent presque entièrement de l’extérieur de l’île. Ce sont les produits indispensables aux catégories sociales les plus défavorisées qui représentent un quart de la population insulaire Cette dépendance ne traduit pas une faiblesse des producteurs corses. Elle résulte avant tout des contraintes géographiques. Le relief montagneux, la faiblesse des terres cultivables, le coût du foncier, les difficultés d’accès à l’eau et la spécialisation historique de l’agriculture rendent illusoire une production de masse comparable à celle des grandes régions agricoles françaises. La Corse s’est au contraire orientée vers des productions de qualité à forte valeur ajoutée. C’est cette stratégie qui fait aujourd’hui sa force.
Le défi des circuits courts
Si la progression des produits corses dans les grandes surfaces constitue une excellente nouvelle, elle ne doit pas faire oublier un autre enjeu : celui des circuits courts. Un produit local vendu dans un hypermarché reste souvent soumis aux contraintes de la grande distribution : plateformes logistiques, stockage, transport routier, emballages et intermédiaires. Le véritable défi consiste à rapprocher encore davantage le producteur du consommateur. Les marchés, la vente à la ferme, les magasins de producteurs, les coopératives ou les paniers hebdomadaires permettent d’améliorer la rémunération des agriculteurs tout en offrant des produits plus frais et souvent plus compétitifs. Ils recréent également un lien humain entre celui qui produit et celui qui consomme, une relation qui fait partie de l’identité même des villages corses. L’enjeu est aussi écologique. Chaque tonne de marchandises produite et consommée localement réduit les transports maritimes et routiers, diminue les émissions de gaz à effet de serre et renforce la résilience alimentaire de l’île. Sans prétendre atteindre une impossible autosuffisance, la Corse peut progressivement augmenter sa production de fruits, de légumes, de viande ou de produits laitiers destinés en priorité à son propre marché.
Une réussite qui reste à amplifier
Les grandes surfaces sont aujourd’hui devenues des partenaires indispensables de nombreux producteurs. Elles offrent une visibilité permanente et permettent aux entreprises corses de trouver des débouchés réguliers. Mais elles ne peuvent constituer l’unique réponse. L’avenir passe sans doute par un équilibre entre une distribution moderne capable de valoriser les productions insulaires et une multiplication des circuits courts, qui répondent aux attentes des consommateurs comme aux exigences environnementales. Le succès des produits corses ne se mesure donc pas seulement à la place qu’ils occupent dans les rayons. Il se mesure à leur capacité à maintenir des exploitations agricoles vivantes, à créer de l’emploi, à préserver les paysages, à limiter les importations et à renforcer progressivement la souveraineté alimentaire de l’île. Car si les produits corses restent encore minoritaires dans nos chariots, ils sont déjà devenus essentiels pour l’avenir économique, écologique et culturel de la Corse.
Pierre Leoni
Crédit illustration : D.R