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Frondeurs de Nazione : la clarification

Ce qui fâche....

Frondeurs de Nazione : la clarification



Le 14 juin dernier, lors de l’Assemblée générale de Nazione, des absences ont été très remarquées, dont celle de Josepha Giacometti-Piredda, l’élue du parti indépendantiste à l’Assemblée de Corse. Dans un communiqué intitulé « Notre position et notre analyse suite au retrait des instances de Nazione », cette dernière et ses amis se sont expliqués. Ont clarifié. Que retenir de leur texte ? Même s’il appelle à sortir du cadre, leur message signifie davantage une contestation qu’une rupture, un appel à une réflexion collective qu’une scission. Ce qui fâche est loin de submerger ce qui rapproche. Tout ceci incite à qualifier Josepha Giacometti-Piredda et les autres absents de « frondeurs » et non de « dissidents ».


Ce qui fâche


Premièrement, les frondeurs réfutent, arguments à l’appui, le reproche qui leur est fait d’avoir, à l’occasion des élections municipales d’Aiacciu, contrevenu aux décisions et à la ligne politique de leur parti et ainsi contribué à renforcer la majorité territoriale ou ses alliés. Ils affirment qu’en ayant soutenu la démarche de la « tête de liste indépendantiste » Jean-Paul Carrolaggi sans se prévaloir d’une investiture ou d’un mandat de Nazione, ils ont respecté la position de leur parti, à savoir que si aucune investiture officielle n’était donnée, « chacun aurait la liberté de ses choix locaux en son âme et conscience ». Ils soulignent que la liste Carrolaggi a obtenu « un résultat électoral inédit pour le mouvement national lors d’une municipale à Aiacciu », a porté un projet municipal « résolument nationaliste » (statut de résident corse, corps électoral corse, lutte contre une urbanisation excessive et les arrivées massives non maîtrisées, défense d’un modèle économique, social, culturel et linguistique propre à la Corse). Ils assurent que le projet municipal Carrolaggi respectait les positions de chacun sur le processus d’autonomie en cours. Deuxièmement, les frondeurs assument avoir boycotté l’assemblée générale de Nazione qui a eu lieu en juin dernier : « Nous regrettons que les brefs échanges internes qui ont précédé son organisation précipitée, n’aient pas permis un travail de fond engageant un véritable débat sur les choix stratégiques à privilégier […] Nous avons donc décidé de ne pas assister à l’Assemblée générale et de nous placer en retrait des instances de Nazione. » Troisièmement, les frondeurs soulignent que le différend à l’occasion des élections municipales d’Aiacciu, a contribué à révéler que la démarche de Nazione était en contradiction avec l’esprit d’ouverture et de refondation qui avait motivé la création du parti : « Ces incompréhensions, les choix stratégiques et les méthodes retenues ont progressivement fait apparaître des divergences qui ont révélé des conceptions différentes de l’organisation et du fonctionnement à mettre en place pour appréhender les véritables enjeux auxquels nous sommes confrontés. Nous saluons les militants de Nazione avec lesquels nous partageons les principes qui ont présidé à la création du parti le 28 janvier 2024, devant près de 450 militants à l’Università di Corsica. L’objectif était alors clair : fédérer largement les nationalistes, jeunes et plus anciens se réclamant de la Lutte de Libération nationale, en créant les conditions de la mise en place d’une plate-forme patriotique. Deux ans et demi plus tard, l’objectif n’est pas atteint. »

Ce qui rapproche


Les frondeurs affichent des prises de position que ne saurait condamner leur parti. Ils réaffirment demeurer « des militants de la Lutte de Libération nationale ». Ils regrettent que le processus Beauvau n’ait donné lieu à aucune mobilisation, que l’écriture constitutionnelle puis la première lecture à l’Assemblée nationale aient conduit à trop de compromis et de concessions, et font un constat d’échec : « Le refus d’engager un rapport de force au profit des consensus mous, le manque d’ambition, les demandes édulcorées pour ménager les sensibilités ont conduit à sacrifier l’essentiel […] Cette séquence aura été un immense gâchis ». Ils préconisent de travailler à un véritable projet d’émancipation et à une remobilisation : « Il s’agira de relancer collectivement et en urgence, un véritable projet politique sanctuarisant les garanties essentielles : statut de résident, co-officialité, statut fiscal et social, compétences transférées, pouvoir législatif. Cela ne pourra se faire sans engager un véritable rapport de force par la mobilisation de tous les nationalistes et de tous les Corses qui voudront y participer. » Tout comme Nazione, et d’ailleurs aussi la plupart des Corses, ils déplorent que le peuple corse sombre dans le marasme économique, la paupérisation, l’acculturation, la perte de repères et sous les vagues de nouveaux arrivants, et s’inquiètent que la société corse soit sous la coupe des compradores et sous la menace de dérives mafieuses : « La Corse est dans une situation économique et sociale critique. Elle connaît une précarité grandissante sur fond d’érosion culturelle et linguistique. Nos valeurs se diluent au bénéfice du seul profit. La mécanique de dépossession s’accentue et les effets de la colonisation de peuplement sont de plus en plus destructeurs. Ce constat souvent porté par les seuls nationalistes pendant des décennies est aujourd’hui partagé par de nombreux Corses. Ils ressentent les effets produits par l’accaparement de pans entiers de notre économie au profit de quelques-uns, le poids des monopoles sur la cherté de la vie, la mono économie, la dépendance à l’import. Sans oublier le poids des dérives mafieuses et du trafic de drogue. » Tout comme Nazione, ils constatent que l’État exploite les dérives mafieuses pour davantage contrôler la société corse : « Pendant des années, l’État a nié leur ampleur, laissant prospérer la voyoucratie […] Notre mémoire historique d’une part, et notre attachement aux libertés fondamentales d’autre part, nous oblige à la défiance au sujet de la mise en place de lois d’exception pour lutter contre ces dérives. »

Droit d’inventaire et nouvelle donne


Outre s’expliquer et dénoncer, les frondeurs proposent d’abord d’user d’un droit d’inventaire et d’évaluation de 10 années de gestion nationaliste : « Il aurait dû y avoir une obligation absolue de recherche du résultat, en faisant preuve d’imagination, d’inventivité et d’audace. On a confondu victoires électorales et victoires politiques. Le mouvement national a ainsi neutralisé une partie de ce qu’était sa force motrice : occuper le terrain en créant les conditions d’une logique de contre-pouvoir. Le cycle politique ouvert en 2015 devra faire l’objet d’un bilan auquel tous ceux qui ont participé aux responsabilités devront prendre leur part, en négatif comme en positif. » Ensuite de créer les conditions d’une nouvelle donne nationaliste en capacité d’affronter les réalités d’aujourd’hui : « Au-delà des fondamentaux que nous partageons, des solidarités que nous n’avons jamais reniées, il est temps de dépasser les slogans pour jeter les bases d’une stratégie nouvelle susceptible de créer les conditions d’une alternative forte et ambitieuse [...] Le courant indépendantiste auquel nous appartenons devra pleinement jouer son rôle au sein d’un mouvement national aujourd’hui atomisé qu’il faudra rebâtir […] Nous devons retrouver ce rôle d’avant-garde qui a caractérisé la Lutte de Libération nationale, moteur de toutes les avancées qu’a connues notre pays. Cela passe aussi par une révolution des esprits. On ne peut plus parler d’émancipation en restant enfermés dans des schémas qui nous sont imposés, qui sont dépassés et entretiennent les logiques de dépendance […] Nous n’avons que trop tardé à intégrer dans notre réflexion politique, les nouvelles problématiques d’une société corse en profonde mutation ».

Sortir du cadre


Il ressort que les frondeurs souhaitent apporter de l’espoir et des réponses concrètes à un nationalisme qui n’y croit plus (et aussi à un peuple qui s’interroge) mais qui, selon eux, veut encore y croire, et sont, pour ce faire, ouverts à sortir du cadre pour répondre aux attentes : « Le sentiment de découragement qui anime trop souvent ceux que nous rencontrons, les questionnements légitimes face à un avenir incertain, s’accompagnent pourtant de la résurgence d’un sentiment national qui s’exprime peut-être différemment de ce que certains d’entre nous ont connu. Pour beaucoup, il n’est plus conditionné seulement par des logiques de renforcement d’appareils, ou par une pratique militante telle que nous l’entendions […] On ne peut plus parler d’émancipation en restant enfermés dans des schémas qui nous sont imposés, qui sont dépassés et entretiennent les logiques de dépendance ». Le premier pas est fait. On attend avec intérêt le suivant.

Pierre Corsi
Crédit photo : JDC
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