La Corse face au miroir de son impuissance
Le grand malentendu de la lutte foncière
La Corse face au miroir de son impuissance
Depuis près d'un demi-siècle, la défense de la terre est présentée comme une priorité en Corse. À chaque projet immobilier controversé, à chaque permis de construire attaqué, à chaque parcelle du littoral menacée, les mêmes indignations reviennent. Les communiqués se succèdent, les réseaux sociaux s'enflamment quelques jours, les responsables politiques rivalisent de déclarations puis… plus grand-chose.
Le grand malentendu de la lutte foncière
Le constat est brutal. Jamais la défense du littoral n'a réussi à devenir une véritable mobilisation populaire. Les associations qui se sont succédé sur ce terrain, d'U Levante à ABCDE, et au GARDE (sans oublier la myriade d’autres associations dites écolos qui finssent par se superposer au gré des orgueils individuels), n'ont jamais pu entraîner derrière elles des foules comparables à celles que l'on observe ailleurs lorsqu'un territoire est réellement perçu comme menacé. Les rassemblements ont rarement dépassé deux ou trois cents personnes, y compris lorsque les enjeux étaient considérables. Cette faiblesse n'est pas imputable à la seule stratégie judiciaire des associations. Elle révèle avant tout une caractéristique profonde de la société corse : sa difficulté croissante à transformer une indignation largement partagée en action collective.
La délégation permanente
La Corse s'est progressivement habituée à déléguer ses combats. Pendant des décennies, une partie de la population a considéré que la défense de l'intérêt national relevait avant tout de l'action clandestine. Le FLNC occupait cette place. Chacun pouvait approuver, désapprouver ou rester silencieux, mais beaucoup avaient fini par intégrer l'idée qu'une minorité agissait au nom de la collectivité. Lorsque la question environnementale est devenue centrale, un mécanisme comparable s'est installé. La protection du territoire a été confiée, presque naturellement, à des associations « spécialisées ». Elles ont acquis une expertise remarquable, constitué des dossiers solides, maîtrisé le droit de l'urbanisme et celui de l'environnement. À partir du début des années 2000, elles ont fait le choix de privilégier le contentieux judiciaire. Ce choix n'était pas absurde. Les recours permettaient parfois d'obtenir devant les tribunaux ce que la rue semblait incapable d'imposer. Mais cette stratégie a eu un prix. À mesure que les batailles se déplaçaient devant les juridictions, la mobilisation populaire, déjà faible, disparaissait. Le citoyen devenait spectateur d'un affrontement entre juristes, promoteurs et administrations. La rue cessait d'être le lieu où se construisait un rapport de force. Cette logique finit par affaiblir tout le monde. Les associations se retrouvent isolées. Les citoyens se persuadent qu'ils ont accompli leur devoir en manifestant leur soutien. Quant aux décideurs, ils savent qu'ils auront affaire à quelques militants déterminés plutôt qu'à une contestation capable d'ébranler un véritable rapport de force politique.
Le brouillage des repères
Cette difficulté à mobiliser s'est accentuée avec l'évolution du mouvement nationaliste lui-même. Longtemps, la défense de la terre occupait une place centrale dans son discours. Le foncier n'était pas une simple question économique. Il incarnait la survie d'un peuple sur son territoire. Cette cohérence donnait une force particulière aux combats menés contre la spéculation. Au fil des années, cette ligne s'est brouillée. Des responsables ou d’anciens militants se sont investis dans les activités immobilières. Rien n'interdit évidemment à quiconque d'exercer une profession dans ce secteur. Mais cette évolution a nourri un profond malaise. Beaucoup de Corses ont eu le sentiment que certains de ceux qui dénonçaient hier la marchandisation de la terre participaient désormais à un système qu'ils combattaient autrefois.
À cela se sont ajoutées plusieurs affaires judiciaires qui ont alimenté le soupçon de relations entre certains acteurs politiques, économiques et des réseaux criminels. Sans qu'il soit question d'étendre ces dérives à l'ensemble du mouvement nationaliste, elles ont profondément altéré son crédit sur la question foncière.
Le contraste albanais
L'échec relatif des mobilisations contre la mafia illustre cette difficulté. Malgré une couverture médiatique sans précédent, malgré l'émotion suscitée par plusieurs drames, malgré le soutien affiché d'une partie de la classe politique, les rassemblements n'ont jamais dépassé quelques milliers de personnes. C'est beaucoup à l'échelle de la Corse, mais bien peu au regard de l'enjeu. Là encore, l'indignation est restée largement passive. Le contraste avec l'Albanie est saisissant. Ces derniers mois, le projet porté par le gendre de Donald Trump visant à aménager une zone naturelle fréquentée par les flamants roses a provoqué des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes. Bien sûr, chaque pays possède sa propre histoire et nul parallèle n'est jamais parfait. Mais cette mobilisation montre qu'un conflit environnemental peut devenir un véritable fait politique lorsqu'une population estime que l'intérêt général est sacrifié au profit d'intérêts privés.
Un enjeu de fierté nationale
Pour beaucoup d'Albanais, ce projet a fini par incarner bien davantage qu'une simple atteinte à l'environnement. Il est apparu comme le symbole d'une collusion entre une partie des dirigeants du pays, des intérêts économiques puissants et un investisseur étranger bénéficiant d'un accès privilégié au pouvoir. Aux yeux de nombreux manifestants, c'est l'indépendance même de la décision nationale qui se trouvait mise en cause, au profit d'une bourgeoisie compradore davantage soucieuse de tirer profit de ses relations avec les puissances dominantes que de préserver le patrimoine commun. La défense d'une zone naturelle est ainsi devenue l'expression d'une revendication plus profonde : celle de la souveraineté politique et de la dignité nationale.
Le littoral et l'intérieur, un même combat
La Corse est confrontée à une autre réalité. Le littoral continue de s'artificialiser tandis que l'intérieur se vide lentement de ses habitants. Or ces deux phénomènes sont indissociables. À mesure que les villages se dépeuplent, les terres ne sont plus entretenues, les parcours pastoraux disparaissent, le maquis gagne du terrain et les incendies trouvent un combustible toujours plus abondant. Le béton avance sur les côtes pendant que l'intérieur s'efface. Ce n'est pas seulement un déséquilibre territorial qui s'installe, c'est une certaine idée de la Corse qui recule.
Retrouver un horizon commun
Au fond, la question dépasse largement la protection du littoral. Une société ne se mobilise durablement ni pour un recours en justice ni contre un permis de construire. Elle se met en mouvement lorsqu'elle est portée par une vision d'elle-même, par un projet qui donne un sens aux sacrifices et aux ruptures qu'il exige. L'histoire montre pourtant que les grandes transformations ne naissent jamais d'une simple addition de revendications sectorielles. Elles prennent corps lorsqu'une société se reconnaît dans une ambition qui la dépasse. La Résistance, les luttes de libération nationale ou les grands mouvements démocratiques n'ont pas seulement défendu des intérêts ; ils ont porté une idée de l'avenir. La Corse ne retrouvera une capacité de mobilisation que si elle redonne un sens politique à la défense de son territoire. Cela suppose d'accepter des choix, parfois des renoncements, toujours des ruptures avec les habitudes, les clientélismes et les accommodements. Sans cette exigence, la dénonciation de la bétonisation risque de demeurer un rituel.
Fédérer les énergies et de faire naître une véritable volonté populaire.
Ce qui manque aujourd'hui à la Corse n'est donc pas une association supplémentaire, un nouveau collectif ou un énième manifeste. C'est un projet de société capable de fédérer les énergies et de faire naître une véritable volonté populaire. Tant que les Corses continueront à déléguer leurs combats à des minorités agissantes, ils laisseront à d'autres le soin de décider de leur avenir. Les recours resteront nécessaires, les mobilisations ponctuelles continueront d'exister, mais elles ne suffiront pas. La sauvegarde d'un peuple, comme celle de son territoire, ne peut être sous-traitée. Elle exige une ambition commune, une discipline collective et la conviction que certaines causes méritent davantage qu'une approbation silencieuse : elles exigent l'engagement de tous.
GXC
Crédit photo :GXC