• Le doyen de la presse Européenne

« Conversation des oliviers » Echange poétique à deux voix

Echange entre poètes.

« Conversation des oliviers » Echange poétique à deux voix



Il est de Sidossi. Elle est de Syrie. La poésie les réunit : le Niolin, Jean Luc Luciani et celle qui est née au nord de la Syrie, à Lattaquié, Maram al-Masri. Depuis quarante ans elle est exilée en France. Il est de Sidossi mais aussi de Corscia par sa mère. Elle est de Lattaquié, grand port ouvert sur la Méditerranée. Les rives du lac de Calacuccia n’sont point trop réputées pour l’abondance des oliviers. L’arrière-pays de Lattaquié est le royaume de l’olivier depuis l’antiquité.




N’empêche l’olivier est le prétexte à cette conversation annoncée par le titre du livre qu’ils viennent de co-signer. Echange entre poètes. Echange qui jaillit des silences et des voix d’un lieu nourricier. Il incite à sentir le thym, les figues, les champignons, les châtaignes. Elle est réceptive aux parfums, aux odeurs du village, à l’air qu’on y respire. Mais la guerre flotte dans le paysage essayant étouffer chants et bruits des habitants, des oiseaux, des enfants. Elle dit sa nostalgie, sa peur aux avancées de cette « tâche noire sur une robe de mariée ».

Les images fleurissent sous leurs mots et les mots résonnent du « goût de vivre / du goût d’aimer ». Leurs vers à lui, à elle s’élèvent en toute liberté à grandes brassées d’angoisse et d’espoir. Leur poésie dessine des paysages où règne le « coquelicot si convoité / par les yeuxdes enfants », lance-t-il… « Les coquelicots sont / les baisers des femmes » réplique-t-elle…Les réponses, les relances, les rebonds peignent des panoramas de douceur et de douleur.

Leur parole non versifiée a un rythme qui se moule à leurs émotions, à leurs sensations, à leur sensibilité. Ils disent le naturel des réactions humaines à fleur de peau. Tous les éléments de la nature peuplent leur poème. Ils disent la beauté de la terre si fragile qu’elle peut devenir éphémère. Leurs références aux arbres avec leur propres ressenti dévoilé est continuelle. Ces références aux arbres arrivent pour disparaitre et réapparaitre et revenir. L’arbre qu’il soit laurier ou autre, olivier ou autre est là comme repère : « comme les arbres / les hommes poussent / et meurent / asséchés ou brûlés / ou coupés… La simplicité de l’expression n’est-elle pas ce qu’il y a de mieux pour tisser du mystère au vrai !

Le livre est issu d’une résidence de Maram al-Masri à Campile et de sa rencontre avec Jean Luc Luciani. Rencontre fructueuse. Rencontre épanouie en une « Ode à la voix humaine / à la voix de la poésie »…

Michèle Acquaviva-Pache

Editions Eolienne. Prix 14 euros.Le festival Lektos a dédié une soirée à « Converstaion des Oliviers ».

                                  ENTRETIEN AVEC JEAN LUC LUCIANI, poète et philosophe.


Pourquoi ce livre ?

J’avais fait connaissance de Maram al-Masri il y a quelques années, quand elle était venue présenter son œuvre en Corse. En octobre-novembre 2024 elle était invitée à Campile pour une résidence. Je lui ai alors proposé de travailler sur le thème du monde rural, à elle, lacitadine de toujours ! Pour l’inciter à se lancer je lui ai envoyer la première strophe du livre : « Mon village / de nourrira / de silence »… Le temps de sa résidence on s’est écrit. C’est ainsi qu’est née « Conversation des Oliviers ». Elle était accueillie en Corse par « le laboratoire culturel » imaginé par Fanfan Griffi, qui œuvrait dans la ruralité.



Sous quelle forme poétique lui avez-vous proposé de collaborer ?

Je lui ai proposé de s’inspirer de la forme la plus emblématique de la poésie corse : le chjam’èrispondi. Maram a été intéressée. Mon idée n’était pas d’appliquer cette forme stricto sensomais de conserver le principe d’un échange, chaque poète répondant à l’autre en reprenant ses idées, ses images et en les prolongeant. Mon souhait était de travailler dans l’esprit du chjam’è rispondi non de reprendre son aspect rimé et chanté. Lorsqu’elle est partie de Corse nous avons continué à écrire le poème à deux voix. Précisons qu’à la fin en apprenant les bouleversements survenus dans son pays elle a modifié son texte en évoquant la libération des prisonniers politiques en Syrie.



Au départ cette conversation a-t-elle été difficile à établir ?

Nous avons entre nous un rapport amical car nous avons une conception de la poésie et un style assez proche. Notre poésie utilise des mots simples et recherche la justesse. Il en va d’ailleurs de même dans mes cours lorsque je m’adresse aux élèves. Avec eux je suis toujours concret, je leur parle de poésie car le poète s’exprime avec rapidité et de manière synthétique. Avec Maram on va dans le même sens sans tomber dans la controverse.



Votre livre est-il une ode à la nature, à la paix, à la vie ?

Unr ode à la paix. A la nature aussi… en raccourci. Les oliviers parlent à travers nous. Face à un arbre on part du principe : que peut-il ressentir et nous communiquer. Dans notre livre il ne faut pas oublier que le lieu est un acteur important de la conversation.



Ces oliviers qui conversent sont-ils symbole de paix ?

Non, pas un symbole de paix. Notre approche est plus libre, elle tient plus aux images. Exemple : nous avons un passage sur un laurier qui ne connait pas la victoire… parce qu’il ne connait pas la guerre. Il ne faut pas s’arrêter au symbole, il faut aller plus loin.



Comme dans les contes les arbres, les fleurs, le soleil, les larmes parlent Est-ce de l’animisme ?

Dans le passé on voyait des Corses parler aux légumes, au sanglier… Nous nous gardons de plaquer une théorie quand le poète s’adresse aux arbres, aux nuages… On parle avec les arbres et à travers eux. Ce n’est pas là de l’animisme.



Votre livre peut-il faire penser à Virgile, en plus âpre à certains passages ?

Peut-être, mais il n’y a pas d’influence directe. Pour moi « Conversation des oliviers » me semble plus proche de Christian Bobin dans son recueil « Lettres d’or » ou des poètes du Niolu dans leurs poésies très simples, très frugales, très rurales. Maram a écrit beaucoup de poésies amoureuses. La tonalité de cette poésie amoureuse on la retrouve quand elle est rattrapée par la guerre en Syrie.



Votre échange poétique est particulièrement rythmé, cadencé !

Rythm et cadence sont évidents. Lors de la soirée du festival Lektos la musique était présente sur scène. Nous étions accompagnés par Sarah Procissi, joueuse de oud. Elle avait choisi une version électro-acoustique de l’instrument pour rendre les sons ambiants et pas seulement les sonorités orientalistes. Ses rythmes étaient ainsi très soignés.



Philosophie et poésie font-elles bon ménage ?

Au départ je suis un hégélien pour qui l’art précède la philosophie. Pour qui la poésie a déjà un contenu conceptuel. Les philosophes arrivent plus tard pour formuler ce que l’art présente de sensible. La poésie me parle de choses concrètes. Singulières. La philosophie d’un Averoès me plait parce qu’elle va du domaine des images vers l’intelligence.



Pourquoi votre attirance pour la poésie ? Pour la philosophie ?

J’ai toujours aimé la poésie, y compris les récitations à l’école. Vers 16 – 17 ans je me suis mis à écrire des poèmes. J’ai arrêté en 2000 en découvrant Pessoa et surtout son « Livre de l’intranquillité ». Pendant dix ans je me suis passionné pour cet écrivain. A 27 ans j’ai voulu parler corse. J’ai lu de la poésie d’ici. Avec les poètes de Corscia j’ai changé ma manière d’aborder les poèmes. Puis mon intérêt s’est porté sur le haïku car j’aime les textes courts. Avec Maram nous avons écrit en SMS, qui permet une poésie au cœur du quotidien. C’est une façon de communiquer en détournant en poésie une temporalité différente.

M.A-P
crédit photo : M.A.P








Partager :