Le 15 août, le jour où la Corse célèbre le ciel… et l’Empereur
Il y a des dates qui appartiennent à tout le monde.
Le 15 août, le jour où la Corse célèbre le ciel… et l’Empereur
Il y a des dates qui appartiennent à tout le monde. Le 15 août est de celles-là. Les croyants y voient la plus grande fête mariale de l’année, les historiens pensent aussitôt à Napoléon Bonaparte, les enfants attendent les feux d’artifice et les vacanciers profitent d’un jour suspendu au cœur de l’été. En Corse, cette journée possède pourtant une saveur particulière. Plus qu’ailleurs, elle mêle la foi, l’histoire et les traditions populaires. Les cloches répondent aux polyphonies, les confréries défilent dans les ruelles, les familles se retrouvent autour de grandes tablées et, lorsque la nuit tombe, les ports s’illuminent de milliers d’étincelles. Depuis près de trois siècles, le 15 août est devenu l’un des grands rendez-vous de l’âme corse.
Quand une nation choisit une reine
L’attachement de la Corse à la Vierge Marie ne relève pas seulement de la tradition religieuse. Il est aussi un choix politique. En janvier 1735, alors que les insurgés corses poursuivent leur lutte contre la République de Gênes, les représentants de l’île réunis à la Cunsulta de Corte prennent une décision sans équivalent en Europe. Ils placent officiellement la nation corse sous la protection de l’Immaculée Conception. Marie devient la Reine de la Corse.
Le geste est lourd de sens. À une époque où les États se placent sous l’autorité d’un roi ou d’un prince, la jeune nation corse choisit une souveraine qui n’appartient pas à ce monde. Le célèbre Dio vi Salvi Regina, composé au XVIIe siècle en Toscane, devient alors bien davantage qu’un chant religieux. Il accompagne les cérémonies publiques, les combats et les rassemblements populaires. Deux siècles plus tard, il demeure l’hymne de la Corse. Peu de peuples peuvent dire que leur chant national est d’abord une prière.
L’Assomption, une fête de lumière
Le 15 août célèbre l’Assomption de la Vierge Marie. Selon la tradition catholique, Marie est élevée au ciel, corps et âme. Cette fête est célébrée depuis les premiers siècles du christianisme.
En Corse, on ne parle presque jamais de l’Assomption. On dit simplement l’Assunta. Ce seul mot suffit à évoquer les processions nocturnes, les cierges, les confréries revêtues de leurs longues robes, les statues fleuries et les chants qui résonnent dans les rues jusqu’au cœur de la nuit. À Bastia, la monumentale Vierge d’argent est portée à dos d’homme à travers les ruelles de la citadelle. À Bonifacio, la procession longe les falaises avant que les premiers éclats des fusées ne se reflètent sur la mer. À Calvi, la statue de Santa Maria traverse la vieille ville avant que le ciel ne s’embrase au-dessus de la baie. À Ajaccio enfin, la cité impériale vit cette journée avec une intensité particulière, car une autre naissance est célébrée en même temps.
Le plus célèbre enfant du 15 août
Le 15 août 1769, dans une maison d’Ajaccio, naît un bébé que l’on baptise Napoleone Buonaparte. Il est le deuxième enfant de Laetizia épouse de Carlo Buonaparte et il a été conçu à Corte dans a Casa Gaffory par le couple qui se soutient alors le combat de Pasquale Paoli.
Qui aurait pu imaginer que ce nourrisson allait devenir l’un des hommes les plus célèbres de l’histoire ? Lorsque Napoléon devient empereur, il comprend immédiatement l’avantage symbolique de cette coïncidence. Son anniversaire est célébré le jour même de l’Assomption. Les cérémonies religieuses et les fêtes impériales se déroulent simultanément.
Certains y voient un heureux hasard. D’autres une forme de providence. Napoléon, lui, ne s’en est jamais plaint. À Ajaccio, cette double mémoire est toujours bien vivante. Les processions de la cathédrale croisent les reconstitutions historiques des Journées napoléoniennes. Les uniformes du Premier Empire succèdent aux confréries. Les visiteurs passent d’une messe solennelle à un bivouac de grenadiers, puis terminent la soirée devant les feux d’artifice tirés sur le golfe. C’est l’unique ville à célébrer le 15 août de cette façon.
Quand l’été commençait à basculer
Pour les anciens, le 15 août n’était pas seulement une fête religieuse. C’était une date qui marquait un changement de saison. On disait volontiers qu’après Santa Maria, l’été n’avait plus tout à fait le même visage. Les journées demeuraient chaudes, mais les soirées devenaient plus fraîches. Les premiers orages éclataient sur les reliefs et chacun observait le ciel avec attention. Les anciens affirmaient : « À a Santa Maria, u frizzu hè sottu à a petra. » La fraîcheur est encore cachée sous la pierre, mais elle est déjà présente. Un autre proverbe était plus inquiet : « S'ellu piove per Santa Maria, tuttu va in pirdizione. » Une pluie durable pouvait faire éclater les grappes, gâter les figues ou favoriser les maladies de la vigne.
Le temps du raisin
Le 15 août correspond presque exactement à la véraison. Les grappes changent de couleur, les raisins s’enrichissent en sucre et chacun commence à deviner la qualité du futur millésime. Dans les vergers, les figues mûrissent, les mûres envahissent les haies et les amandes perdent leur enveloppe verte. La nature annonce déjà les récoltes de septembre.
Le repas de Santa Maria
Bien avant les vacances modernes, cette journée réunissait les familles autour d’un cabri ou d’un agneau rôti, accompagné des légumes du jardin, avant les fiadoni au brocciu. Les repas se prolongeaient jusque tard dans l’après-midi, à l’ombre des arbres.
Le Ferragosto, un héritage de Rome
Cette journée doit aussi beaucoup aux Romains. Dès le règne de l’empereur Auguste, les Feriae Augusti marquaient la fin des grands travaux agricoles. Les ouvriers et les paysans bénéficiaient d’un temps de repos après les moissons. Avec les siècles, cette fête païenne fut absorbée par la célébration chrétienne de l’Assomption. Les Italiens l’appellent toujours Ferragosto. En Corse, même si le mot est moins employé, l’esprit est resté le même : on cesse le travail, on retrouve les siens et l’on partage un repas avant d’aborder les dernières semaines de l’été.
Les bergers regardaient déjà vers l’automne
Pour les bergers, le 15 août annonçait déjà la fin prochaine des estives et la préparation à l’impiaghera, la descente vers la plaine. Les troupeaux demeuraient en montagne, mais on entamait le rangement des bergeries pour le retour vers les vallées. Dans certaines familles, un cabri était sacrifié pour le repas de fête partagé avec les voisins.
Quand Della Foata chantait la Corse
Cette Corse des sources, des montagnes et des chants, Mgr Paulu Matteu Della Foata l’a célébrée mieux que quiconque au XIXe siècle. Dans son œuvre, on retrouve une nature vivante, où les hommes, les oiseaux et les saisons semblent chanter d’une seule voix.
Il écrit ainsi :
« Quì ci a' li grotti, qui l’ombra è la friscura ;
Quì l’aria bona, la selva, la virdura. »
« Ici sont les grottes, l’ombre et la fraîcheur ;
ici règnent l’air pur, la forêt et la verdure. »
Plus loin, il résume en deux vers ce qu’était la campagne corse :
« Canta l’acedda è canta la parsona ;
Da mani à a sera si senti la canzona. »
« L’oiseau chante et l’homme chante ;
Du matin jusqu’au soir, on n’entend que des chansons. »
Ces vers sont extraits des Poesie giocose de Mgr Paulu Matteu Della Foata, retranscrites en corse moderne par Paul Desanti et publiées par le Réseau Canopé dans la collection L’Ammaniti. À leur manière, ils disent tout du 15 août corse : un peuple qui prie, qui chante, qui partage et qui vit dehors.
Une journée qui raconte toute une île
Le 15 août est sans doute la date qui ressemble le plus à la Corse. Elle parle de spiritualité sans oublier l’histoire. Elle rappelle que Marie fut proclamée Reine de la Corse avant même que l’île ne devienne française. Elle évoque Napoléon, né un matin d’août à Ajaccio. Elle sent le raisin qui mûrit, les figues cueillies à l’aube, les orages qui grondent — ou plutôt qui grondaient — derrière les montagnes et les repas qui s’éternisent sous les tonnelles. Les processions sont toujours là, les polyphonies continuent de résonner dans les villages, les familles reviennent au pays et, lorsque les premiers feux d’artifice se reflètent sur la mer, chacun retrouve un peu de cette Corse qui, depuis près de trois siècles, a choisi de placer son destin sous le regard de la Vierge.
Pierre Leoni
crédit illustration : JDC