Dossier : La drogue en Corse N°4
Tabac, alcool, cocaïne : les drogues les plus dangereuses ne sont pas nécessairement illégales
Tabac, alcool, cocaïne : les drogues les plus dangereuses ne sont pas nécessairement illégales
La cocaïne, les saisies spectaculaires et les règlements de comptes occupent régulièrement les premières pages de l’actualité. Pourtant, lorsqu’on examine les chiffres de la mortalité et des maladies liées aux addictions, une autre réalité apparaît. En Corse comme dans le reste de la France, les deux substances les plus meurtrières demeurent parfaitement légales : le tabac et l’alcool. Le contraste est saisissant. Les stupéfiants mobilisent policiers, magistrats et douaniers tandis que les principales causes de décès liées aux addictions restent associées à des produits vendus légalement.
Le tabac, premier tueur silencieux
Le tabac constitue de loin le principal fléau sanitaire. En France, il provoque chaque année plus de 75 000 décès prématurés. Aucun produit illicite ne s’approche d’un tel bilan. La Corse figure parmi les régions particulièrement touchées. Les études de Santé publique France montrent que la mortalité attribuable au tabagisme y demeure supérieure à celle observée dans plusieurs autres régions françaises. Cancers du poumon, de la gorge, de la bouche, maladies cardiovasculaires, accidents vasculaires cérébraux et insuffisances respiratoires chroniques constituent le lourd tribut payé par les fumeurs. Les conséquences ne se limitent pas aux décès. Le tabac génère des années de maladies, d’hospitalisations et de traitements coûteux. Les bronchopneumopathies chroniques obstructives, plus connues sous le nom de BPCO, représentent à elles seules une part importante des pathologies respiratoires prises en charge dans les hôpitaux.
L’alcool, un problème ancien, mais toujours présent
L’alcool occupe la deuxième place parmi les addictions les plus destructrices. Son impact sanitaire est moins visible, car il s’exprime sous des formes multiples : cirrhoses, cancers digestifs, pancréatites, maladies cardiovasculaires, troubles psychiatriques ou accidents de la route. La situation corse présente certaines particularités. Les jeunes insulaires figurent parmi ceux qui expérimentent le plus précocement l’alcool. La consommation fait partie de nombreuses pratiques festives et culturelles. Les épisodes d’alcoolisation massive demeurent fréquents chez les adolescents et les jeunes adultes. Les services d’urgence enregistrent régulièrement des intoxications aiguës. À cela s’ajoutent les violences intrafamiliales, les accidents et les comportements à risque favorisés par l’alcool. Une partie importante du coût social de cette substance échappe ainsi aux statistiques médicales.
Les drogues illicites progressent, mais restent loin derrière
Les stupéfiants constituent évidemment un problème majeur. La diffusion de la cocaïne, l’apparition de nouvelles drogues de synthèse et l’augmentation des trafics inquiètent légitimement les autorités. Mais en termes de mortalité globale, les drogues illicites demeurent très loin derrière le tabac et l’alcool. Leurs conséquences prennent souvent une autre forme : accidents cardiovasculaires précoces, overdoses, troubles psychiatriques, violences liées aux trafics et criminalité organisée. La cocaïne provoque moins de décès que le tabac, mais touche souvent des personnes plus jeunes. Elle constitue également un facteur important de désordre social en raison des réseaux criminels qu’elle alimente.
Le paradoxe corse
La Corse se trouve aujourd’hui confrontée à une double réalité. D’un côté, la progression de la cocaïne et des nouvelles drogues impose un renforcement de la prévention et de la répression. De l’autre, les deux principales causes de maladies et de décès liés aux addictions restent le tabac et l’alcool. Cette situation rappelle une évidence souvent oubliée : la dangerosité d’une substance ne dépend pas seulement de son statut légal. Les produits les plus médiatisés ne sont pas toujours ceux qui provoquent le plus de victimes. Les drogues illicites représentent un défi croissant pour la sécurité publique. Mais le tabac et l’alcool continuent, année après année, à remplir les services hospitaliers et à provoquer davantage de décès que l’ensemble des stupéfiants réunis. C’est sans doute l’un des principaux paradoxes de la santé publique contemporaine.
Jean François Lanfranchi
illustration : ARS