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Palais Fesch d’Ajaccio : le joyau patrimonial de la Cité Impériale

Marie-Laure Mosconi, conservatrice du musée « Le musée doit être au centre de la vie ajaccienne. »

Palais Fesch d’Ajaccio : le joyau patrimonial de la Cité Impériale



Édifié dans la première moitié du XIXe siècle à l’initiative du cardinal Fesch-oncle de Napoléon — et achevé sous le Second Empire, le Palais Fesch musée des Beaux-Arts constitue aujourd’hui, un élément majeur de valorisation du patrimoine de la Cité Impériale. Il nous permet, de par son évolution, de feuilleter plus de siècles d’histoire de la ville d’Ajaccio.


Situé en plein cœur de la rue qui porte le même nom — l’ancien quartier du Borgu —, le Palais Fesch attire, d’emblée le regard avec sa façade néoclassique, ses hautes fenêtres, son architecture et sa cour intérieure. Le tout encadré par la bibliothèque patrimoniale à gauche et la chapelle Impériale à droite. Un véritable écrin qui accueille 40 000 à 60 000 visiteurs par an. L’édifice se scinde en quatre niveaux d’exposition répartis de manière chronologique : les œuvres les plus anciennes au 2e niveau-Primitifs italiens, Renaissance, peintures florentines et vénitiennes-la peinture italienne des XVIIe et XVIIIe siècles au 1er, le département napoléonien au rez-de-chaussée-famille Bonaparte, portraits, sculptures… Pour finir sur la peinture corse des XIXe et XXe au Rez-de-marine. L’ensemble s’étale sur une superficie de 5000 m2. Pour autant, un musée dédié au Beaux-Arts, quand bien même il constitue aujourd’hui un véritable joyau, n’a jamais été la vocation première de ce site patrimonial. C’est en s’appuyant au départ sur le triste constat que la Corse était à son époque « le territoire où la transmission du savoir était le plus pauvre » que le cardinal Fesch voulut créer un institut pour les plus démunis. Un précurseur, bien avant la célèbre citation de Nelson Mandela : « L’Éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde. »

Un projet à dimension régionale

À défaut de changer le monde, Fesch veut, à cette époque, favoriser l’accès au savoir à toute la jeunesse corse. Son idée, locale puis à dimension régionale, est de créer un institut d’études doté d’une bibliothèque, de logements, de salles d’enseignement-maths, physique, art, sciences naturelles —, d’une galerie d’art et bien sûr, d’un espace religieux. À sa mort, il a fait de Joseph Bonaparte, comte de Survilliers, son légataire universel. Ce dernier entamera un véritable bras de fer avec la Ville d’Ajaccio, mais il veut rester fidèle à son oncle. Une grande partie de la collection est vendue et dispersée en Europe. Il cède le foncier à la Ville — Capo di feno, Campo del Oro, la Sposata, le Casone, les Milelli — ainsi qu’un millier de tableaux. En échange, cette dernière doit faire fonctionner l’institut d’études. Parallèlement, Bonaparte cède 500 tableaux à différentes communes de l’île (Bastia, Calvi, Corte, Sartène, Vico, Bonifacio) ainsi qu’à diverses églises. La construction du Palais débute dans les années 1820, du vivant du cardinal. Elle s’est échelonnée par étapes et achevée sous le Second Empire. À partir de 1845, le Palais accueille le collège communal, tandis qu’une partie du bâtiment est consacrée aux collections d’art issues du legs du cardinal Fesch. L’établissement est un collège mixte. Puis un collège exclusivement féminin quand le Fesch ouvre en 1936 (collège) et 1942 (lycée d’État). Enfin, les filles s’expatrient au Laetitia, créé en 1954. L’établissement devient progressivement un musée, mais il reste longtemps fermé pour cause de travaux importants à compter des années 1970 (rénovation, achats de tableaux, restauration d’œuvres.)

D’un collège à un musée d’envergure nationale

Ce n’est qu’en 1990, qu’il devient un musée à part entière et occupe la totalité du bâtiment. Au cours de l’histoire, la bibliothèque patrimoniale et ses quelque 8000 ouvrages dont des incunables (aile nord, 1865) et la chapelle impériale (consacrée en 1860 et qui abrite la famille de l’empereur) sont venues s’ajouter. Des conservateurs illustres tels que Jérôme Maglioli-le tout premier en 1858 — Paul-François Peraldi ou Jean Leblanc se sont succédé jusqu’aux années soixante-dix. Depuis, les conservateurs successifs se sont attachés à développer le musée dans le droit fil de l’héritage du cardinal : Marie-Domique Roche (1973-1996), Jean-Marc Olivesi (1997-2004), Philippe Costamagna (2006-2024) et Marie-Laure Mattei-Mosconi (depuis 2024), assistée de Philippe Perfettini, chargé de la transmission du patrimoine de la Ville d’Ajaccio. Le Palais Fesch obtient l’appellation musée de France, Musée des Beaux-Arts le 17 septembre 2003. C’est aujourd’hui un musée d’envergure nationale qui possède des œuvres majeures de peintres renommés (Boticelli, Titien, Giordano…), une collection Bonaparte, des peintures baroques, des œuvres de peintres corses, des sculptures et autres objets d’art. Le tout en fait l’un des musées les plus importants d’Europe en Primitifs italiens et au niveau national en natures mortes. Par ailleurs, et toujours dans le même esprit, le Palais Fesch mène chaque année de nombreux projets pédagogiques pour les scolaires, de la maternelle au lycée. Une manière de poursuivre l’œuvre du cardinal. Bien que développé, ouvert et dédié à tous, le Palais Fesch n’a, semble-t-il, pas fini de livrer tous ses secrets…


Marie-Laure Mosconi, conservatrice du musée
« Le musée doit être au centre de la vie ajaccienne. »



— On connaît l’œuvre et les legs du cardinal Fesch. On connaît moins sa personnalité. Qui était-il ?

Il était l’oncle de Napoléon, un prélat, mais aussi un grand cardinal. On ne le connaît, hélas, que sous ce profil. C’était un homme cultivé et généreux, qui a doté la Corse et la ville d’Ajaccio d’un patrimoine inestimable.

— Peut-on quantifier ce patrimoine ?

Celui que tout le monde connaît, c’est le Palais Fesch, musée des Beaux-Arts, avec sa collection d’un millier de tableaux. Cependant, le cardinal a également doté la Corse de 500 autres tableaux, offerts par Joseph Bonaparte, son légataire universel, et répartis sur l’ensemble du territoire insulaire. Il a aussi donné à la ville d’Ajaccio tous les terrains des Milelli, du Casone et de Campo dell’Oro, afin qu’elle puisse disposer de ressources financières pour faire fonctionner le grand institut d’études dont il rêvait.

— Pouvez-vous évoquer l’histoire de cet institut d’études ?

Le rêve du cardinal — clairement établi dans son testament — a été progressivement développé par Joseph Bonaparte. L’institut est devenu un collège, puis un lycée municipal doté d’une très belle galerie d’art, auxquels se sont ajoutées une bibliothèque et, évidemment, la chapelle impériale.

— Qu’en est-il du musée aujourd’hui ?

Il a bénéficié de l’apport initial de 1 000 tableaux, puis de celui d’importants donateurs tels que Baciocchi, Vognsgaard ou Ollandini, ainsi que de nombreuses acquisitions réalisées au fil des décennies et de dons d’Ajacciens qui ont souhaité que leurs œuvres intègrent la collection Fesch.

— Vous êtes aujourd’hui conservatrice. Votre rôle est-il de vous inscrire dans la continuité de vos prédécesseurs ?

Il y a eu, il faut le reconnaître, des conservateurs illustres. Notre fil conducteur, c’est la conservation, l’enrichissement et l’étude de la collection. C’est aussi et surtout son accessibilité au public. Le cardinal voulait faire de ce grand institut d’études un outil d’éducation et de connaissance pour les jeunes, mais aussi un moyen d’élever le peuple corse. Sur cette base, chaque conservateur développe sa propre vision. Mais n’oublions pas le contexte social, politique et historique : celui de 1880 n’est pas le même que celui de 1930, de l’après-guerre, des années soixante-dix ou de nos jours.

— Comment fonctionne le musée aujourd’hui ?

Il fonctionne comme un musée public, avec des collections permanentes et des expositions temporaires. Il présente principalement des œuvres issues de la peinture européenne, dont une importante collection italienne qui comporte une centaine de primitifs. Les collections se déploient sur quatre niveaux, depuis les œuvres les plus anciennes jusqu’à la peinture corse des XIXe et XXe siècles, en passant, selon un ordre chronologique, par la peinture italienne des XVIIe et XVIIIe siècles et par le département napoléonien.

— Comment voyez-vous son évolution ?

Mon rêve serait de parvenir à créer une véritable communauté autour du musée. J’aimerais que les Ajacciens se l’approprient. Dans cette optique, nous revoyons actuellement l’accrochage de toute la collection et repensons l’aménagement des grandes salles ainsi que celui de la cour, qui doit devenir beaucoup plus chaleureuse. Nous songeons également à créer une salle pédagogique, indispensable pour les ateliers destinés aux adultes et aux enfants, à aménager un accès à la chapelle impériale, à ouvrir une boutique toute l’année et à établir un lien avec les commerçants. Il faut que le musée soit au centre de la vie ajaccienne et non pas une institution à laquelle il faudrait être cultivé pour avoir accès.

— L’histoire du cardinal Fesch comporte-t-elle encore des zones d’ombre ?

L’histoire du cardinal reste méconnue du grand public. Des épisodes consacrés à sa vie seront prochainement publiés. Parallèlement, nous éditerons un ouvrage sur la constitution de la collection Fesch ainsi qu’une biographie du cardinal, qui devrait sortir dans 18 mois.


Philippe Perfettini, chef de projet patrimoine de la ville d’Ajaccio
« Transmettre pour que tout le monde, ici, se sente ajaccien »



— En quoi consiste votre rôle ?

Au-delà des projets structurants, qui relèvent davantage de Mme Mosconi, je suis chargé de la mise en valeur de l’ensemble du patrimoine ajaccien. Je dois transmettre ce patrimoine aux habitants et aux visiteurs afin que cette mémoire reste intacte.

— Comment le transmettre ?

Nous mettons en place toute une série d’actions et de médiations, auprès des écoles comme des personnes les plus âgées. Nous créons ainsi divers projets susceptibles de toucher toutes les catégories de la population. L’objectif consiste à rendre ce patrimoine accessible à tous, afin que chacun, ici, se sente ajaccien.

— Une manière de poursuivre le rêve d’éducation pour tous du cardinal ?

Oui, nous sommes dans cet esprit. Mais, au-delà de la seule galerie du cardinal, nous élargissons notre démarche à toute l’histoire de la ville, depuis la préhistoire jusqu’à l’époque moderne. Ce patrimoine intéresse de plus en plus les Corses. La culture et l’éducation sont aujourd’hui des armes décisives.

Joseph Fesch : un destin hors du commun

Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle. Franz Fesch, un soldat suisse en poste à Ajaccio au service de la République de Gênes, tombe amoureux de Maria Angela Pietrasanta. Veuve Ramolino, elle est mère d’une petite fille, Letizia. De cette union naissent deux enfants. Une fille décédée prématurément et un garçon, Joseph. Né en 1763, ce dernier, qui grandit au milieu des Bonaparte. Il a 5 ans de plus que Joseph et 6 que Napoléon et est destiné à devenir prêtre. Il va à l’école des Jésuites, part en séminaire à Aix-en-Provence et est ordonné, un peu plus tard, archidiacre de la cathédrale d’Ajaccio. Parti d’Ajaccio avec sa famille lors du conflit avec les Paoli, Fesch met son ministère de côté. Garde-magasinier dans l’armée de Napoléon en 1796-97, c’est à ce moment-là qu’il serait découvert une sensibilité pour l’art. Il achète des tableaux, récupère des « prises de guerre », accumule une grande fortune et achète des terrains : Milelli, Casone, Saint-Antoine, l’actuelle Rocade…
Après le coup d’état du 18 brumaire, Napoléon rend richissime toute sa famille. Reprenant ses habits de prêtre, Joseph Fesch aide à rétablir le culte catholique par le Concordat. Évêque puis archevêque de Lyon (1802), il est nommé grand aumônier de l’Empire (1805). Et quand le pape Pie VII donne la possibilité à Napoléon d’ordonner quatre cardinaux, il choisit logiquement son oncle. Fesch s’installe à Rome et commence à bâtir la plus grande collection d’œuvres d’art qui ait jamais existé (Rembrandt, Leonardo da Vinci, Raphaël, Michelangelo...) Mais il n’a jamais oublié son l’île. Conscient, à l’époque déjà, de l’importance de l’éducation, il veut fonder, sur ses fonds propres, un grand institut d’études catholiques. Quand il meurt en exil (1839), son œuvre est colossale : 17 000 pièces dont 16 646 tableaux. C’est à partir de ces œuvres que Joseph Bonaparte, son légataire universel s’efforcera de poursuivre sa volonté d’émancipation et d’accès à l’éducation.


Philippe peraut

 crfédit photos : Ph. P.
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