Les Scontri Palatini ou la stratégie du filet
Les deux rencontres organisées à Ajaccio puis à Bastia par l’Associu Palatinu, matrice de Mossa Palatina, ne peuvent pas être lues de la même manière
Les Scontri Palatini ou la stratégie du filet
Les deux rencontres organisées à Ajaccio puis à Bastia par l’Associu Palatinu, matrice de Mossa Palatina, ne peuvent pas être lues de la même manière. La première, à Ajaccio, a rencontré peu de succès. La seconde a davantage attiré l’attention sans constituer une démonstration de force : un peu plus d’une centaine de personnes seulement se sont déplacées alors que Marion Maréchal et François-Xavier Ceccoli, député LR de Haute-Corse, participaient aux échanges. La venue d’une figure nationale de l’extrême droite aurait dû donner l’image d’une dynamique populaire. Ce ne fut pas le cas. L’écart entre la notoriété des invités et l’affluence reste donc particulièrement net.
Deux rencontres, une même faiblesse
Cette faible participation révèle les limites actuelles de Mossa Palatina. Battini a acquis une visibilité incontestable, mais son organisation peine encore à transformer son écho médiatique en mobilisation réelle.
À Ajaccio, la faiblesse militante est apparue au grand jour. À Bastia, Marion Maréchal et François-Xavier Ceccoli ont offert à Battini la photographie qu’il recherchait : celle d’une droite identitaire corse dialoguant avec l’extrême droite nationale et la droite républicaine.
La grogne du sud
L’échec d’Ajaccio met en lumière la faiblesse particulière de Mossa Palatina dans le sud. Les municipales lui avaient permis, avec ses alliés, d’entrer au conseil municipal sans créer la vague annoncée. La constitution d’un collectif réclamant un référendum sur l’autonomie autour de François Filoni renforce cette impression de désordre.
Présenté comme transpartisan, ce collectif rassemble surtout des personnalités issues du RN ou en voie de s’en éloigner, ainsi que d’anciens membres d’Identité-Libertés. Il exprime surtout une mauvaise humeur politique. Après avoir dirigé pendant six ans le RN en Corse, Filoni a été remplacé par Christophe Versini, choisi par la direction nationale et revenu dans l’île après quinze années sur le continent. Son initiative lui permet de retrouver une autonomie et une visibilité propres. La nomination de Versini a d’autant plus laissé de traces que Nicolas Battini semble avoir pesé en sa faveur. L’alliance RN–Mossa Palatina devait additionner les forces ; elle produit aussi des frustrations. Le sud demeure le point faible de Battini, qui y possède moins de relais et de prise sur un électorat que Filoni considère avoir construit. Le collectif ne signifie pas encore une rupture, mais l’unité affichée reste traversée par des conflits de légitimité.
Ceccoli, l’invité le plus important
La relative réussite de la rencontre bastiaise tient moins à Marion Maréchal, proche de Battini depuis longtemps, qu’à François-Xavier Ceccoli. Le député demeure membre des Républicains, se dit fidèle à Bruno Retailleau et ne soutient pas officiellement Battini aux sénatoriales. Mais, en politique, une présence sur une tribune vaut parfois davantage qu’une déclaration. Ceccoli a débattu dans un cadre conçu par Palatinu, aux côtés de Marion Maréchal, et vivement critiqué Gilles Simeoni et la majorité territoriale. Sur l’immigration, la sécurité, l’agriculture ou l’économie, les convergences sont apparues nombreuses. Battini a pu dire qu’ils partageaient énormément de valeurs communes. L’image produite est celle de droites devenues compatibles, sans être encore réunies. Cette présence étrange répond à une logique : Ceccoli poursuit d’abord un objectif corse, affaiblir Gilles Simeoni. Le risque est évident pour LR. En dialoguant avec la droite radicale identitaire sur une scène où les désaccords sont restés secondaires, Ceccoli contribue à la banaliser. Il pense peut-être se servir de Battini pour attaquer Simeoni ; Battini se sert de lui pour montrer que la frontière entre droite républicaine et extrême droite est devenue poreuse. Mossa Palatina peut ainsi sortir de son tête-à-tête avec le RN et se présenter comme le centre d’une coalition future.
Gilles Simeoni pris entre deux feux
La majorité autonomiste est attaquée, d’un côté, par ce qui reste de Nazione et de la mouvance clandestine, qui l’accusent d’avoir renoncé au projet initial ; de l’autre, par un nationalisme populiste et identitaire qui réduit la défense du peuple corse à l’immigration, la préférence locale et la dénonciation des élites. Ces oppositions possèdent indubitablement un territoire commun ce qui les rend antagoniques, mais elles érodent le même pouvoir. À Bastia, Mossa Palatina a siphonné une partie d’un électorat autrefois indépendantiste. Battini a compris qu’une fraction de ce vote pouvait basculer vers une offre fondée sur la protection et le sentiment de dépossession, pourvu qu’elle conserve les signes extérieurs de la corsité. Battini ne cherche pas seulement des électeurs à droite. Il dispute aux nationalistes leur vocabulaire et leur base sociale. Il transforme la question nationale en question identitaire et prétend défendre simultanément la Corse, l’appartenance française et la préférence nationale. Cette synthèse permet à des électeurs venus d’horizons opposés de se rejoindre dans un même mécontentement.
La corsité comme promesse
L’opération de Battini a fait souche. Ses propositions sur la corsité (très proche de celles de l’ARC), la priorité régionale, le foncier ou l’emploi répondent à des inquiétudes réelles en désignant ceux qui seraient protégés et ceux qui ne le seraient pas. Mais une distinction entre Corses et non-Corses se heurte outre à une réelle définition au principe constitutionnel d’égalité, à l’absence d’un peuple corse juridiquement distinct du peuple français et aux règles européennes de non-discrimination et de libre circulation. Battini n’en a cure. Il laisse entendre qu’une victoire de Marine Le Pen rendrait possible ce qui ne l’est pas aujourd’hui. Rien n’est moins sûr : l’élection d’une présidente ne modifie à elle seule ni la Constitution ni les traités européens. Il faudrait réunir des majorités et surmonter la contradiction entre le centralisme du RN et l’octroi de droits particuliers aux Corses. Après le rejet des partis traditionnels, qui avait porté les nationalistes au pouvoir, pourrait venir celui des nationalistes eux-mêmes, perçus comme une nouvelle classe dirigeante. C’est cette deuxième génération de dégagisme que Mossa Palatina espère capter.
Les sénatoriales comme étape
La candidature de Battini aux sénatoriales de Haute-Corse s’inscrit dans cette perspective. Son adversaire principal, le sortant Paulu Santu Parigi, est solidement implanté et donné favori. L’absence vraisemblable d’un candidat LR ne vaut pas soutien officiel de Ceccoli, mais elle rend service à Battini en évitant la dispersion des voix hostiles à Femu a Corsica. Le scrutin devrait conduire au maintien des équilibres existants au nord comme au sud. Une défaite de Battini ne serait donc pas nécessairement un échec. Les sénatoriales lui permettent de se compter, de nouer des contacts avec les élus ruraux et de s’installer dans le paysage. Il tisse lentement son filet sans avoir besoin de remporter immédiatement le siège. Son horizon se situe au-delà. Il parie sur une déconfiture de la droite républicaine aux prochaines élections nationales, qui pousserait une partie de ses cadres et de ses électeurs vers l’extrême droite. La présence de Ceccoli constitue un précédent : elle montre que les relations existent déjà et que la fréquentation commune n’est plus interdite.
L’automne de toutes les incertitudes
Tout reste en suspension. Mossa Palatina demeure faible dans le sud, l’alliance avec le RN est travaillée par la grogne de Filoni et l’influence de Battini au-delà de Bastia n’est pas démontrée. Ceccoli peut partager des diagnostics avec la droite identitaire sans se placer sous son autorité. L’automne sera décisif. Si le statut d’autonomie échoue ou s’enlise au Parlement, Mossa Palatina et Ceccoli chercheront, chacun à sa manière, à présenter cet échec comme celui de Gilles Simeoni. Ils pourront soutenir que la majorité territoriale a promis une évolution qu’elle était incapable d’obtenir. Une avancée institutionnelle priverait au contraire leurs critiques d’une partie de leur force. Ces rencontres ont révélé la faiblesse présente et l’ambition future de Mossa Palatina. Battini ne dispose pas d’un mouvement de masse, mais il a déplacé des frontières que l’on croyait fixes : entre nationalisme corse et extrême droite française, droite républicaine et droite identitaire, électorat indépendantiste et vote populiste. Ce qu’il construit demeure fragile, contradictoire et juridiquement incertain. Il n’en dessine pas moins l’une des hypothèses possibles du futur politique de la Corse.
J.L Lanfranchi