Gilles Simeoni : le colosse de Corse, mais...
Il n’est plus président du Conseil exécutif, mais demeure à la tête d’un système politique qu’il a contribué à édifier. Mais gare à l’automne.
Gilles Simeoni : le colosse de Corse, mais...
Gilles Simeoni est le patron de la Corse. Il n’est plus président du Conseil exécutif, mais demeure à la tête d’un système politique qu’il a contribué à édifier. Mais gare à l’automne.
Un système de pouvoir sans équivalent
Jamais un responsable politique corse n’a concentré autant de leviers en Corse. Simeoni a quelque chose d’un magnus architecturus, d’un colosse de Corse. D’abord, il sait faire coexister plusieurs légitimités. Pour beaucoup, il incarne la revendication d’autonomie et la reconnaissance du peuple corse, tout en garantissant qu’elles peuvent être portées dans un cadre démocratique et respectueux de la République. Il a ainsi installé le nationalisme au centre du jeu politique, loin de ses anciennes images de marginalité et de violence.
Ensuite, même s’il n’est plus président du Conseil exécutif, il demeure l’épicentre du pouvoir territorial. Il pèse sur l’exécutif, dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée de Corse, est maire de Bastia et bénéficie des relais locaux. S’y ajoute son influence à travers l’administration, ses agences, ses offices et ses milliers d’agents. Depuis le 1er janvier 2026, sa présidence de l’Établissement public du commerce et de l’industrie de Corse renforce ce dispositif et son influence économique.
Troisièmement, Simeoni reste un animal politique. Il conserve la maîtrise de Femu a Corsica, où il fait cohabiter autonomistes historiques et ralliés récents. Il a aussi trouvé deux alliés précieux : Paul-Félix Benedetti, maire de Sartè et dirigeant de Core in Fronte, dont le groupe à l’Assemblée contribue à contenir Nazione ; et Jean-Paul Carrolaggi, indépendantiste ajaccien partisan de l’union des nationalistes, qui contrarie lui aussi les adversaires du siméonisme.
Enfin, Simeoni a construit avec Paris, notamment avec le Président de la République Emmanuel Macron et surtout Gérald Darmanin hier ministre de l’Intérieure et aujourd’hui Garde des Sceaux, une relation presque structurelle. Il s’est imposé comme l’interlocuteur de la question corse. Cette position est un avantage considérable, mais aussi une fragilité. Être l’interlocuteur privilégié de Paris n’a de valeur que si Paris peut tenir ses engagements. Or ses interlocuteurs sont aujourd’hui fragiles ou bientôt partants.
Potentiel colosse de Rhodes
L’automne sera décisif. Le projet de loi constitutionnelle sur l’autonomie devra franchir le Sénat, où les rapports de force diffèrent. Le soutien du président de la République et du gouvernement ne garantit aucune majorité. Le camp jacobin demeure puissant et les soutiens parlementaires seront conditionnés à des garanties, des modifications ou des renoncements. Un texte fortement remanié, vidé d’une partie de sa portée, constituerait pour Gilles Simeoni un revers majeur et révélerait les limites de son rapport de force avec l’État. Le projet pourrait même être abandonné.
Autre risque : la crise budgétaire, une motion de censure, puis éventuellement une dissolution de l’Assemblée nationale. Ce scénario repousserait le projet constitutionnel aux calendes grecques, probablement au-delà de la présidentielle. Ce qui reste possible avec Emmanuel Macron pourrait ne plus l’être avec son successeur. Simeoni perdrait alors son statut d’interlocuteur privilégié et pourrait être attaqué de toutes parts en Corse.
Le danger serait aussi celui d’un retour à l’action clandestine armée, qui réveillerait à Paris les vieux réflexes de peur envers le dossier corse. Depuis des années, le pari de Simeoni repose sur l’idée que la revendication corse peut avancer par les voies pacifiques, démocratiques, institutionnelles et négociées. Si Paris ferme la porte, toute sa stratégie serait mise en échec. L’automne dira s’il reste le colosse de Corse ou si sa position s’effrite, faisant de lui un potentiel colosse de Rhodes, le géant aux pieds d’argile.
Pierre Corsi
Crédit photo : Facebook Gilles Simeoni