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Nathalie Mons : « En Corse, l’École est une colonne vertébrale de la société »

Elle défend une méthode fondée sur l’écoute, le terrain et l’évaluation.

Nathalie Mons : « En Corse, l’École est une colonne vertébrale de la société »



Nommée rectrice de l’académie de Corse début août, Nathalie Mons aborde sa première rentrée insulaire avec un parcours singulier. Professeure des universités en sociologie, spécialiste des politiques éducatives, ancienne présidente du Conseil national d’évaluation du système scolaire et rectrice de Martinique pendant cinq ans, elle défend une méthode fondée sur l’écoute, le terrain et l’évaluation. Langue corse, ruralité, fondamentaux, bien-être, numérique : elle détaille son projet.


Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans vos premières semaines en Corse ?
L’attachement à l’École. Très nettement. Ici, l’École et l’enfant sont au centre de la société insulaire. J’ai vu des équipes très investies, des élus et des maires impliqués, des parents présents, et des élèves étonnamment matures lorsqu’ils parlent de leur école, de leurs apprentissages et de leur territoire, surtout des élèves heureux d’être là. Lorsqu’une société considère l’éducation de ses enfants comme une responsabilité partagée, l’École dispose d’une force considérable. Ici, elle maintient de la vie dans un village, crée du lien, transmet une langue et une culture. Elle constitue, à mes yeux, une véritable colonne vertébrale de la société insulaire.

Vous êtes sociologue et spécialiste de l’évaluation. Que change le fait de diriger l’École ?
J’ai toujours considéré que la recherche devait éclairer l’action et que l’action publique devait regarder ce qu’elle produit réellement. Être rectrice conduit à décider, parfois dans l’urgence, mais cela ne dispense ni d’écouter, ni de regarder les faits, ni d’évaluer les conséquences. J’essaie de partir du réel plutôt que de nos représentations du réel. Les tableaux de bord sont indispensables, mais ils ne racontent pas tout d’une école de montagne, d’un collège isolé, d’un professeur qui raccroche un élève ou d’une famille confrontée aux transports. Je veux croiser les deux : les données et les visages.

Vous héritez du projet académique Scola 2030. Allez-vous le poursuivre ?
Scola 2030 a été construit avec les acteurs de l’académie autour de problématiques qui demeurent : langue corse, fondamentaux, climat scolaire, ruralité, orientation, inclusion. Je n’ai aucune raison de remettre en cause ce qui fonctionne. Je crois aux vertus du collectif et de la participation. En Martinique, associer personnels, cadres, élus et partenaires a permis de construire des réponses plus justes. La continuité n’interdit pas le mouvement. Elle le rend même souvent plus efficace.

Vous dites vouloir regarder l’École « à hauteur d’enfant ». Que signifie cette expression ?
C’est une question simple : qu’est-ce que cette décision change dans la vie d’un enfant ? Nous raisonnons en structures, emplois, dispositifs, réglementations. C’est nécessaire. Mais derrière une fermeture, un transport, une option linguistique ou une organisation pédagogique, il y a un enfant qui se lève parfois très tôt, passe du temps dans un car et peut avoir accès, ou non, à une activité, un sport ou une langue. Regarder à hauteur d’enfant ne signifie pas renoncer aux contraintes de gestion, mais ne jamais perdre de vue leur finalité. Notre obligation première reste de permettre à chaque élève de lire, écrire, compter, raisonner, comprendre le monde et acquérir assez de confiance pour y prendre sa place.

Quelle est votre ligne sur la langue corse ?
La langue corse est une réalité historique, culturelle et sociale de ce territoire. Elle appartient à notre patrimoine vivant, mais sa transmission familiale s’est délitée. J’en suis moi-même l’incarnation : j’ai fait une partie de ma scolarité en Corse et ma mère était corsophone, mais elle ne me parlait pas corse enfant, situation fréquente dans sa génération. L’École a donc un rôle majeur à jouer dans sa revitalisation. Il existe un consensus sur le fait que nos enfants doivent être bilingues. Aujourd’hui, 60 % des élèves du primaire sont en classes bilingues, 2 300 élèves entrent cette rentrée en classes immersives, le bilinguisme s’est renforcé au collège et l’enseignement est présent dans tous nos lycées. Il faut poursuivre cette dynamique en renforçant encore la qualité de l’enseignement. Les questions sont concrètes : comment permettre à davantage d’enfants de mieux apprendre et pratiquer le corse ? Comment former davantage de professeurs ? Quelles méthodes sont les plus efficaces ? Comment assurer la continuité des parcours ?

Comment renforcer concrètement cette politique ?
Le premier enjeu est la formation des enseignants. Le collège Simon-Vinciguerra à Bastia devient site pilote, avec Corte et Ajaccio. La future convention avec la Collectivité de Corse doit inscrire cet effort dans la durée.Le deuxième enjeu est la cohérence des parcours. Un enfant qui commence le corse au CP doit pouvoir poursuivre sans rupture jusqu’à la terminale. Il faut mieux articuler les premier et second degrés et construire de vrais parcours. Nous devons aussi élargir le vivier des locuteurs corsophones susceptibles d’intervenir dans les établissements. Le corse ne peut pas être uniquement une langue de classe. Une langue devient vivante lorsqu’elle circule, est entendue et pratiquée au-delà du temps scolaire. En Martinique, j’avais adopté une démarche comparable pour soutenir le créole, avec un fort développement des classes bilingues et des professeurs habilités, même si les contextes sont différents. Une langue vit lorsqu’elle est parlée, transmise et désirée.

Certains opposent pourtant enseignement du corse et maîtrise du français ou des mathématiques…
C’est une mauvaise manière de poser le problème. Notre responsabilité est de garantir des fondamentaux solides à tous les élèves, sans compromis. Mais apprendre plusieurs langues n’implique pas d’apprendre moins bien autre chose. Il existe un consensus scientifique : bilinguisme et plurilinguisme sont des appuis pour les apprentissages. Passer d’une langue à une autre oblige à observer, comparer, identifier des régularités et des constructions différentes. Les recherches montrent aussi des apports en métacognition, mémoire de travail, concentration, auto-évaluation et résolution de problèmes. Quittons les représentations pour regarder les résultats : lorsque quelque chose fonctionne, développons-le ; sinon, adaptons-le.

Peut-on garantir partout la même École dans les petites écoles rurales ?
Garantir la même ambition, absolument. Garantir partout exactement la même organisation, ce serait méconnaître la géographie de la Corse. La ruralité ne peut pas être regardée uniquement à travers des ratios. Une école de village a une fonction éducative, mais aussi sociale et territoriale majeure. Notre devoir reste de garantir à tous les enfants des apprentissages de qualité, le sport, la culture, les langues et les mêmes possibilités d’orientation. Il faut inventer du cousu-main pour maintenir nos écoles : les enfants y apprennent bien. Certaines sont même victimes de leur attractivité, comme Vero, qui doit refuser des élèves de la plaine attirés par un enseignement à taille humaine. Mes premières visites ont été pour le rural. J’y ai vu des écoles qui innovent, réduisent les distances grâce au numérique ou à des véhicules et font vivre leur village. Il faut renforcer l’attractivité des postes, faciliter si besoin la résidence des enseignants sur place et développer les coopérations. Un enfant de Levie, de l’Alta Rocca, du Cap Corse, d’Ajaccio ou de Bastia doit pouvoir nourrir les mêmes ambitions.

Vous insistez sur le bien-être. Certains pourraient y voir une École moins exigeante…
Je crois exactement l’inverse. Derrière l’élève, il faut toujours voir l’enfant ou l’adolescent. On apprend difficilement lorsqu’on dort mal, qu’on est anxieux, victime de harcèlement ou qu’on ne se sent pas en sécurité. Et on enseigne difficilement lorsqu’on est épuisé. Je serai attentive au harcèlement, aux violences sexuelles et sexistes, à la santé mentale mais aussi à la consommation de stupéfiants, sujets sur lesquels j’ai été alertée. La protection des élèves est une priorité forte : l’École doit être un lieu où l’on apprend, mais aussi où l’on peut parler, être entendu et protégé. Cette année, les élèves de la grande section à la terminale pourront répondre à un questionnaire adapté à leur âge et demander à rencontrer un adulte de confiance. Assistantes sociales, infirmières et psychologues seront présents pour mieux recueillir la parole, y compris lorsque les violences se produisent hors de l’École.

Cela explique-t-il votre volonté d’agir sur le téléphone portable et les réseaux sociaux ?
Oui. Nous connaissons mieux leurs effets lorsqu’ils occupent une place excessive : attention, concentration, mémorisation, sommeil, image et estime de soi. Des jeunes très connectés peuvent aussi voir s’appauvrir certaines relations directes. L’École doit offrir des espaces où l’attention peut se reconstruire. Mais une interdiction seule ne fait pas une politique éducative. Il faut marcher sur deux pieds : l’éducation en amont de l’interdiction. Dans chaque lycée, les équipes définiront une politique adaptée aux différents espaces en consultant les élèves. Pour modifier durablement les usages, nous devons leur permettre de comprendre ce que ces outils font à leur attention et à leur temps.

Comment allez-vous faire ?
L’Académie dispose déjà de dispositifs éprouvés au collège. Nous devons remettre dans la vie des enfants ce que les écrans tendent à faire reculer : lire, dessiner, fabriquer, jouer, pratiquer un instrument ou un sport, aller au théâtre ou au musée, observer la nature, discuter sans intermédiaire. Je souhaite aussi donner une place importante à la culture de cette île. Développer la curiosité est une mission éducative essentielle.

Pourquoi faire de la qualité de vie des personnels une priorité ?
Parce que nous demandons énormément à l’École et que ce sont eux qui la font vivre chaque jour. Le métier change : attentes sociales, rapport des familles à l’institution, usages numériques, besoins des élèves. On ne peut pas demander aux enseignants de prendre en charge ces transformations sans nous préoccuper de leurs conditions de travail, de leur formation et de leur capacité à agir. Le bien-être au travail n’est donc pas périphérique : il participe directement à la qualité de l’enseignement. Je crois aussi à la confiance dans les équipes. L’administration doit fixer un cap, accompagner, évaluer, mais laisser de la place à l’intelligence professionnelle de ceux qui connaissent leurs élèves.

Vous êtes attachée à l’évaluation. Allez-vous demander davantage de résultats ?
Évaluer n’est ni imposer ni sanctionner. Je suis contre l’évaluation gendarme ou l’évaluation hors sol : elle n’est pas écoutée par les collègues et devient inutile. Évaluer, c’est d’abord comprendre en partant de l’expertise du terrain. Au CNESCO, des chercheurs indépendants objectivaient les résultats, tandis que les recommandations étaient élaborées avec des professionnels et des partenaires pour rester réalistes et en phase avec le terrain. Nous devons consacrer autant d’énergie à vérifier si nos dispositifs atteignent les enfants qu’à les concevoir. Les résultats scolaires comptent, mais aussi les parcours, les écarts territoriaux et sociaux, l’orientation, le décrochage, le climat scolaire et la capacité d’un dispositif à durer. Je crois profondément à la continuité de l’action publique. Les transformations éducatives sérieuses prennent du temps. Il faut accepter de semer, d’observer, de corriger et parfois d’attendre avant de récolter. Et surtout le faire dans le cadre d’une intelligence collective : l’éducation est, selon moi, un bien commun.

Joanne Porto
Crédit photo :J.P
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