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Le faucon maltais vole encore bas

Son attrayante façade ne doit pas faire oublier des réalités et renoncer à des interrogations.
Le faucon maltais vole encore bas

Son attrayante façade ne doit pas faire oublier des réalités et renoncer à des interrogations. Malte est un État peu recommandable.

Malte et la Corse présentent plusieurs points communs : territoires insulaires et méditerranéens, situations géographiques jugées stratégiques, occupations successives par de grandes puissances au fil des siècles, langue locale et autre langue héritée du dernier envahisseur. Malte dont la superficie (316 km²) est très inférieure à celle de la Corse (8778 km²) et quicompte 150 000 habitants de plus que cette dernière, a une économie florissante. Aussi certains nationalistes corses estiment que Malte est l’exemple concret de l’indépendance viable d’un petit territoire insulaire et méditerranéen.
L’attrayante façade maltaise ne doit cependant pas faire oublier des réalités et renoncer à des interrogations. L’économie dépend essentiellement du tourisme, de l’immobilier, des sociétés offshore, des jeux d’argent en ligne et d’activités compradores.
Est-ce le système économique idéal ? Depuis l’accession de Malte à l’indépendance en 1964, deux partis - l’un classé à gauche (Partit Laburista), l’autre à droite (Partit Nazzjonalista) - alternent au pouvoir et l'appartenance à l’un de ces partis conditionne l’obtention d’un mandat électif, d’un haut poste, d’un emploi, d’un logement, d’un marché public ou d’un passe-droit ; l’imbrication des pouvoirs politique et judiciaire fait qu’il n’y pas de séparation des pouvoirs ; les ministres et les parlementaires aux responsabilités continuent d'avoir des activités dans le monde des affaires ; les deux principaux partis possèdent des chaînes de télévision et des stations de radio qui selon de nombreux observateurs « étranglent les médias indépendants ».
Est-ce le système politique idéal ? Les Maltais constatent la disparition massive des espaces naturels et les nuisances causées par la bétonisation.
Est-ce un cadre de vie idéal ? Malte figure sur une « liste grise » de pays placés sous surveillance en raison de leur exposition au blanchiment d'argent et au financement du terrorisme. Malte délivre, moyennant le versement d’un million d’euros, un «passeports doré» qui, en désignant son possesseur comme étant un citoyen maltais, lui permet de bénéficier d’importants avantages fiscaux au sein de l’Union Européenne et d’y circuler librement.
Est-ce un État vertueux ? Au vu des réalités et des questions qu’elles suscitent, Malte est à mon sens un État peu recommandable. Ce constat est conforté par l’affaire Daphne Caruana Galizian.

L’affaire Daphne Caruana Galizian

Le 16 octobre 2017, la journaliste d'investigation Daphne Caruana Galizian a été tuée par l'explosion d’une bombe qui avait été placée sous son véhicule. Le magazine US Politico la décrivait comme « un WikiLeaks entier en une seule femme, en croisade contre le manque de transparence et la corruption à Malte. » Durant des années, sur son blog que consultaient 400 000 internautes, Daphné Caruana Galizian a en effet mis en cause des décideurs politiques et des acteurs économiques ou leur entourage. Elle a notamment accusé le vice-gouverneur de la Banque Centrale d'avoir été rémunéré par Philip Morris pour influencer un ex-commissaire européen à la Santé chargé de la législation encadrant le tabac ; l'épouse d’un Premier ministre d'avoir ouvert un compte au Panama pour encaisser des pots-de-vin versés en échange de l'autorisation donnée à une banque azerbaïdjanaise de travailler à Malte ; un ex-ministre et le chef de cabinet d’un Premier ministre déposséder des sociétés offshore au Panama. Le dossier d’enquête est passé de main en main et un magistrat instructeur se l’est vu retirer par le Premier ministre, ce qui a freiné les investigations.
Cependant, en décembre 2017, trois individus dont l’un a avoué que lui et ses complices avaient perçu 150 000 € pour tuer la journaliste, ont été inculpés. En novembre 2019, un quatrième individu a été arrêté. Il a déclaré aux enquêteurs que des collaborateurs du Premier ministre lui avaient demandé de faire passer des messages aux trois tueurs. Ayant été remis en liberté, il a obtenu l'amnistie du Premier ministre. Il avait pourtant aussi fourni la preuve que le copropriétaire d’un important groupe économique maltais, dont une des sociétés versait vraisemblablement des pots-de-vin à des hommes politiques et était de ce fait dans le collimateur de Daphne Caruana Galizian, avait lancé quelques jours avant les faits : « Allez-y, je veux tuer Daphne ». Inculpé pour complicité d’assassinat et tout en niant ce qu’on lui reprochait, cet acteur économique a désigné le chef de cabinet du Premier ministre comme étant « le vrai commanditaire ». Étant acculé, le Premier ministre a démissionné en janvier 2020. Son successeur Robert Abela, encore en poste aujourd’hui et dont le parti (Partit Laburista) vient de remporter les élections législatives, a mis en œuvre des réformes visant à démocratiser et assainir les institutions, notamment en supprimant le pouvoir du Premier ministre de nommer les juges et le chef de la police et des procédures judiciaires utilisées pour museler les journalistes. Le ou les commanditaires de l'assassinat de Daphne Caruana Galizian n'ont cependant toujours pas été formellement identifiés. Le fils de la journaliste, tout comme les ONG anticorruption, reproche à la police et à la justice de sciemment freiner l'enquête et dit être « déçu» que Robert Abela ait renoncé à « une législation anti-mafia et anti-abus de pouvoir » Le faucon maltais vole encore bas.

Alexandra Sereni




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