• Le doyen de la presse Européenne

Où sont passés les vieux ?

Les vieux ne sont désormais nulle part.
Où sont passés les vieux ?

Où sont passés les vieux ? Les vieux ne sont désormais nulle part. Dans cette société qui vit sous la tyrannie de l’instant, on surcharge frénétiquement le présent, on travaille plus longtemps et plus vite, pas forcément lieux, car de façon fragmentaire. Le manque de temps est le signe distinctif du professionnalisme. La lenteur n’est pas encore redevenue la marque de la raison. Reste l’écriture comme un des principaux « oasis de décélération » (Rosa).


Ne pas être dépendant physiquement et psychiquement


Pour n’avoir besoin de personne ni de rien, à la mode de la liberté sartrienne, encore ne faut-il pas être dépendant physiquement et psychiquement d’autres, d’étrangers. Pour se désapproprier, « rien dans les mains, rien dans les poches » (Jean-Paul Sartre), il faut être autonome, ce que ne sont pas les vieux dépendants des soignants. Le don et l’abandon de soi ne peuvent concerner la vieillesse qu’à la condition que celle-ci soit chaleureuse, joyeuse, transgressive, révoltée, en un mot vivante. On peut n’avoir aucun intérêt pour l’argent, ni vouloir posséder des objets, et se satisfaire d’une vie dans le néant métaphysique, mais à condition de posséder le monde sans aucun substitut symbolique. Mais les vieux enfermés dans les chambres des EHPAD (cette chambre qui est à la fois une protection et une prison), n’ont pas de tels projets métaphysiques d’une appropriation imaginaire du monde. Leur cadre de vie ne s’y prête guère. Car ces vieux sont parqués dans des mouroirs invisibles, hygiénisés par de « petites mains », elles aussi invisibles, « petites mains » vaillantes, de femmes jeunes, souvent pleines de bonne volonté, mais que la structure surdétermine à agir vite (elles courent sans cesse), sans pouvoir faire la moindre causette auprès de vieilles et de vieux qui s’ennuient dans leur chambre.

Le spectacle encombrant de la vieillesse


Les riches veulent bien aider les vieux, comme les pauvres, mais de loin : ils ne veulent ni du spectacle jugé obscène de la misère, ni de celui jugé encombrant de la vieillesse. La stratégie d’évitement des pauvres, c’est de créer des ghettos protégés des classes populaires. Quant aux vieux, il s’agit de les parquer dans des établissements clos d’où ils ne sortiront plus. Cet impératif « moral » de la classe dirigeante sanctionne soit la différence de classes, soit l’écart des générations, grâce à une sorte d’essentialisation de l’exclusion des non-actifs (pauvres ou vieux), par une sorte de déterminisme biologique : les pauvres ne sont rien et les vieux ne sont plus rien. Pauvre et vieux, c’est le désastre.

La vieillesse peut être un bel âge


Et pourtant la vieillesse peut être un bel âge. La vieillesse vous conduit à regarder la vérité en face, car les vérités de la vie et de la mort deviennent bonnes à dire et à penser. Ne pas vouloir savoir devient de plus en plus difficile. Vivre engourdi devient impossible. Le « malheur de vivre » perce malgré toutes les dérobades, la tête sous le drap. La « maladie de la mort » (Marguerite Duras) est devenue la vérité du vieillard face à l’éternelle jeunesse du monde. Au moment d’aborder l’inexistence, il est sinon raisonnable, du moins sage de se poser la question des raisons de vivre, de commencer à aborder un savoir : car mourir peut apprendre à vivre. Plus simplement, la vieillesse rend plus libre : n’est-ce pas le temps de la vie où l’on commence à voir les choses comme elles sont, pour reprendre une formule de Fontenelle ?

« Je suis comme celui qui s’est tant attardé / Attends sur le chemin que la voiture passe » Victor Hugo


On le voit, le partage entre la sérénité et la résignation est ténu. Le calme procuré par un travail de deuil vis-à-vis de la vie prépare à mourir. Mais l’isolement des vieillards aide-t-il à cette sérénité ? En les parquant dans des immeubles fermés, on oblige les vieux à économiser leurs vies, ce qui signifie qu’on les contraint à mourir avant l’heure. Un vieux n’a aucun temps à gagner : il convient seulement qu’il puisse apprendre à le perdre, en écoutant longuement, en conversant joyeusement, en donnant compulsivement les objets auxquels il était le plus attaché, en humant voluptueusement les arbres en fleurs du jardin. Mais surtout en ne faisant pas d’économies sur sa vie : ne plus comptabiliser son énergie vitale, ne plus calculer ses excès, ses dépenses, pour écarter cette somnolence qui guette et qui n’est que de la survie comptable. Certains sociologues appellent cela « la course lente » des vieillards. Vieillir, ce serait en quelque sorte apprendre à courir lentement. Être vieux, ce n’est pas être un malade, pas plus qu’un délinquant que l’on devrait surveiller, prendre en charge. Être vieux, c’est avoir besoin d’un regard qui ne soit ni inquisiteur ni médical, mais affectueux, bienveillant, solidaire, amical.

Apprendre à construire une société du grand âge


Nous devons apprendre à construire une « société du grand âge ». Au lieu de créer des lieux de séparation, des barrières entre générations, nous devrions pratiquer l’enchevêtrement et l’interdépendance, en quelque sorte une « créolisation sociale », seule digne de lutter contre la violence de l’économie capitaliste du profit, qui introduit la rivalité partout. Notre société est confrontée à un choc anthropologique majeur – la pandémie en est l’une des manifestations. Notre santé mentale est directement concernée. Mais malheureusement, la vieillesse est un âge particulièrement délaissé dans les EHPAD, de ce point de vue. Au-delà des causes organiques génétiques, c’est toute la vie relationnelle des vieux qui doit être revisitée. La vie organique compte, certes, mais il ne faut pas tomber dans l’idéologie scientiste qui conduit à « une pharmacovigilance » omniprésente. Au lieu d’opposer mécaniquement un essentialisme de la médecine à un existentialisme de la psychiatrie et de la psychanalyse, mieux vaudrait comprendre que la vieillesse a besoin des deux. Or, le traitement de la maladie mentale se porte mal en France. Est-ce parce que ces sciences que sont la psychiatrie et la psychanalyse ne soignent pas tel ou tel organe, mais l’ensemble de l’individu, de son corps, de sa vie ? La maladie mentale est au croisement du normal et du pathologique, du biologique et du spirituel, du corps et de l’esprit. Ce qui domine dans ces sciences, c’est que l’on soigne globalement, au-delà de tous les actes techniques, et de l’administration de médicaments.

L’amitié et la bienveillance aident à vieillir


Ce qui aide à vieillir, ce qui aide à mourir, c’est l’amitié, avec sa ronde autour du monde, avec sa bienveillance, avec ses messages, ses visites, ses embrassades, ses petits cadeaux, ses mots doux, qui retiennent le vieillard au bord de la mort, laissant à croire que l’on ne meurt qu’à condition de le vouloir, et qu’on aime toujours la vie au nom des autres.

Francine Demichel
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