Teatru di Cumunu, 2026 « Roméo et Juliette » et… après ?
L’engrenage de la haine et ses témoins
Teatru di Cumunu, 2026
« Roméo et Juliette » et… après ?
Le « Roméo et Juliette » proposé par Teatru di Cumunu, codirigé par Noël Casale, se profile comme une suite au chef-d’œuvre de Shakespeare, sous-intitulé « La guerre des pères ne devrait pas passer aux enfants », un sous-titre en forme de devise. Ce spectacle très politique et très poétique a débuté sa tournée à Bastia, Ajaccio, Corte, avant d’aller à Marseille, Paris, Palerme, Bogota…
Apparitions et symboles
Elle avance toute frêle jeune fille : Juliette. Pas à pas, lentement, elle se raconte. Sur le front, une immense couronne qui tangue un peu et qu’elle maintient du bout des doigts contre le souffle du mauvais sort, peut-être. Pour l’amour d’un aimé, sans aucun doute. La couronne est large mais harmonieuse, garnie de branchages et de brindilles. Coiffe étrange et élégante dans sa rusticité mêlée de grâce.
Apparaît une silhouette, celle d’un homme. Il progresse avec plus de fermeté. Son ton a aussi plus de netteté. Le personnage arbore également ce qui ressemble à une couronne, mais de laurier cette fois, car ce doit être un prince, à moins que ce ne soit un chevalier de très haut rang. Son nom ? Assurément : Roméo.
L’engrenage de la haine et ses témoins
Ce « Roméo et Juliette » d’après Shakespeare, pièce portée, habitée par les comédiens du Théâtre du Commun – sans délaisser la passion fougueuse des deux héros – a l’intérêt grandissime de mettre l’accent sur un thème qui nous touche de près : « l’extension du domaine de la haine sans limite », qui fauche vie sur vie en un effroyable engrenage, engrenage qui, au fil du temps, est de moins en moins maîtrisable, engrenage mangeur d’hommes. Ogre… La (les) raison(s) du malheur ? On risque à la longue de ne plus savoir très bien pourquoi, sinon que le meurtre appelle le meurtre.
L’intrigue du dramaturge britannique est tissée de quiproquos, de malentendus tragiques vécus dans la souffrance par les multiples personnages qui vont se transformer en témoins cherchant à saisir ce qui leur échappe dans l’histoire, décidés à comprendre le comment de la haine et de son mécanisme mortel. Les témoins questionnent les faits et se questionnent. Démarche essentielle à une prise de conscience incontournable si l’on ne veut plus être assujetti, asservi par le climat de haine et de violence qui empoisonne nos existences.
Un matériel naturel d’une extrême simplicité
La scénographie, l’art, la manière de se servir d’un matériel naturel d’une extrême simplicité par Johnny Lebigot sont un atout maître du spectacle. Objets confectionnés de sa main, masques, panneaux clairs, pans de tissus, couleurs paille d’herbes sèches, rameaux d’olivier, d’osier enrichissent la tonalité de la mise en scène, façon de relier l’élément terre à la psyché des personnages.
Les costumes de Claire Risterucci ont l’avantage de la sobriété et de l’imagination. Ils accentuent la profondeur et la poésie du texte tout en donnant liberté entière au travail d’acteur. Des interprètes à l’unisson, en communion, au jeu efficace. Ainsi Xavier Tavera en Frère Laurent, véritable passeur, trait d’union entre protagonistes… Ainsi Patrizia Poli, douloureuse et subtile en sa quête de lucidité, comédienne, lectrice, chanteuse. Ainsi tous ceux qui se sont impliqués par leur soif de vérité…
Un diaporama de grands photographes aux clichés déchirants et un extrait vidéo du Massacre des Innocents de Pasolini sont autant de gifles pour rappeler à la réalité… plus terrible que la fiction.
Michèle Acquaviva-Pache
ENTRETIEN AVEC NOËL CASALE,
co-directeur du Teatru di Cumunu avec Liza Terrazzoni, acteur, metteur en scène
Vous avez monté votre spectacle en mêlant « pros » et amateurs. En quoi cette manière de faire est-elle particulière ? Offre-t-elle des avantages ? Des freins ? Tous les comédiens ont-ils avancé au même rythme ?
Ce « spectacle » a été conçu et fabriqué dans le cadre d’un atelier de travail théâtral que nous avons ouvert à Bastia en 2018 : U Laboratoriu di u Cumunu. C’est un atelier dont l’enjeu est de s’exercer à des pratiques traditionnelles des métiers du théâtre – non pas tant de créer des spectacles – et d’inventer des formes nouvelles pour aujourd’hui. Il est ouvert à tout le monde et gratuit. Les artistes pros y sont rémunérés. Dans ce cadre-là, je peux dire que toutes et tous avancent au même rythme.
La pièce de Shakespeare a une résonance avec ce que l’on vit ici… ailleurs aussi. Cela facilite-t-il le travail ? Est-ce d’emblée un aspect positif ? Quels sont tout de même les inconvénients ?
Oui, Shakespeare est plus que jamais, comme l’a écrit Jan Kott, « notre contemporain ». Comme il l’a été pour d’autres périodes de l’histoire. Cela ne facilite en rien le travail de le penser et de l’articuler avec notre temps. Et, de toute façon, si l’on éprouve quelque facilité à travailler Shakespeare, il vaut mieux s’arrêter tout de suite. Cela signifierait que l’on fait fausse route.
Votre travail a duré trois ans, je crois. Comment a-t-il progressé ? Des étapes plus difficiles à franchir que d’autres ?
Oui, nous avons travaillé huit semaines, de fin 2022 à début 2026. Dans notre Labòratoriu di u Cumunu, si l’on a bien l’enjeu du travail à l’esprit et un groupe de travail disposé, avec rigueur et dans la joie, à la recherche, le travail progresse bien et il n’y a pas d’étapes plus difficiles que d’autres.
Votre spectacle s’empare de ce qui se passe après la fin de la pièce du dramaturge britannique. Comment l’avez-vous mûri ? Se répartir les rôles était-ce déjà un point important ?
Cette conception dramaturgique s’est élaborée grâce aux conditions de travail indiquées plus haut. Répartir les rôles est toujours une étape cruciale dans l’élaboration d’un travail théâtral.
Tenter de réparer l’immense gâchis des meurtres et des suicides de Roméo et de Juliette impliquait-il un gros et dur travail sur soi pour chacun dans l’équipe ?
Jouer le deuil et l’effort à faire pour en sortir vivant demande de mobiliser en soi une énergie extraordinaire pour en dire et en faire le moins possible. Cela représente une immense difficulté, même pour des acteurs chevronnés.
Les comédiens, les participants au projet se sont-ils impliqués dans ce que faisait Johnny Lebigot ? A-t-il évolué en solitaire ? Après des discussions avec vous, le metteur en scène ?
Oui, tous les membres du projet ont été invités à jouer avec le travail de Johnny. Johnny alterne donc des périodes de travail en solo – glaner et fabriquer – et des périodes avec la troupe – stimuler, montrer, inviter… – à s’emparer de ses propositions, en concertation avec moi.
Qu’avez-vous recherché avec des projections sur un écran blanc du fond de la scène ?
À témoigner d’un certain état des violences du monde et à les articuler avec ce qui se fait et se dit sur scène, afin de se poser des questions pour aujourd’hui.
Les trois langues : français, corse, arabe ont-elles apporté quelque chose de différent ? En fait, faut-il les apprécier pour leurs différences ? Pour leurs particularités ou parce qu’elles touchent à l’universel ?
Le choix des trois langues vient du fait qu’il me tient toujours à cœur de témoigner du territoire sur lequel je travaille. Les trois langues les plus parlées à Bastia sont le français, le corse et l’arabe. Il s’agissait de ne surtout pas faire s’affronter des langues et des cultures, mais de témoigner que nous vivons dans une société métissée et que cela est, de mon point de vue, porteur d’espoir, d’avenir et de vie vivante.
Pouvez-vous évoquer le chant si doux qui s’élève à la fin de la pièce ?
Oui, c’est Youkali, un tango habanera écrit par l’immense Kurt Weill en 1932 pour la comédie musicale Marie Galante. Hymne d’espoir pour les femmes et les hommes persécutés par la montée et la prise du pouvoir du nazisme et du fascisme dans ces années 30. Et donc, un chant d’espoir pour aujourd’hui aussi, à l’heure où reviennent les gouvernements bêtes fauves (Hugo) et les bêtes immondes (Brecht).
Propos recueillis par M. A.-P.
Crédit photo : Teatru di cumunu