La politique des déchets en Corse en 2026 : chronique d’un épuisement politique annoncé
Le plan-déchets voté, mais introuvable dans les faits
La politique des déchets en Corse en 2026 : chronique d’un épuisement politique annoncé
La gestion des déchets en Corse s’est imposée, au fil des années, comme l’un des révélateurs les plus cruels de l’essoufflement de l’action publique insulaire. Ce qui relevait autrefois d’un enjeu technique est devenu un fait politique total, mêlant environnement, finances publiques, justice sociale et crédibilité institutionnelle. Derrière les discours sur la transition écologique et les appels à la responsabilité individuelle, se dessine une réalité plus inconfortable : celle d’un territoire qui n’a pas su décider à temps et qui affronte désormais les conséquences cumulées de ses renoncements.
Le plan-déchets voté, mais introuvable dans les faits
Depuis 2015, la planification de la prévention et de la gestion des déchets relève de la Collectivité de Corse. Cette compétence devait permettre une vision unifiée à l’échelle de l’île. Elle s’est matérialisée par l’élaboration du Plan Territorial de Prévention et de Gestion des Déchets, confiée à l’Office de l’Environnement de la Corse et approuvée par l’Assemblée de Corse le 24 juillet 2024. Sur le papier, le cadre existe. Dans la réalité, sa mise en œuvre demeure largement théorique.
Deux ans plus tard, le PTPGD apparaît comme un document de compromis, plus soucieux de concilier des oppositions irréconciliables que de tracer une trajectoire opérationnelle. Les arbitrages structurants ont été repoussés, les choix lourds renvoyés à plus tard, au nom de l’acceptabilité sociale. Le plan existe juridiquement, mais il peine à produire des effets concrets sur le terrain. Il est devenu un outil de justification plutôt qu’un instrument de transformation.
Des chiffres qui donnent l’illusion d’un infléchissement
Les chiffres de 2025 ont été présentés comme les premiers signes d’un ralentissement. Les tonnages globaux de déchets collectés atteignent 159 236 tonnes, contre 161 499 tonnes en 2024, soit une baisse apparente de 1 %. Cette évolution, largement mise en avant, masque des dynamiques internes contradictoires.
Les collectes sélectives progressent légèrement, portées par les emballages et les biodéchets, tandis que le papier et le verre reculent nettement. Autrement dit, le système évolue par à-coups, sans cohérence globale. À l’échelle intercommunale, la situation est encore plus fragmentée : seules douze intercommunalités enregistrent une baisse réelle des ordures ménagères résiduelles. Ailleurs, les volumes stagnent ou augmentent, révélant l’absence de pilotage unifié.
Une production par habitant hors normes nationales
Cette instabilité s’inscrit dans un cadre structurel défavorable. La Corse demeure l’une des régions françaises les plus productrices de déchets par habitant. En 2024, chaque résident génère environ 623 à 632 kg de déchets par an, contre 547 kg en moyenne nationale. L’écart est massif et durable.
La pression touristique accentue cette dérive. Les infrastructures, dimensionnées pour la population permanente, absorbent des flux saisonniers sans capacité d’adaptation suffisante. À cela s’ajoutent les déchets du BTP et de l’activité économique, estimés à près d’un million de tonnes annuelles, dont une part significative échappe encore aux filières structurées.
Le glissement vers une responsabilité individuelle commode
Face à ces limites, le discours public a progressivement changé de registre. La gestion des déchets est de plus en plus présentée comme une affaire de comportements individuels. Si le tri échoue, c’est que les habitants ne feraient pas les bons gestes. Cette rhétorique est politiquement confortable : elle permet d’agir sans rouvrir les dossiers lourds, ceux des infrastructures, des exutoires et des investissements de long terme.
Ce déplacement de responsabilité repose pourtant sur une fiction. Les pratiques quotidiennes sont d’abord conditionnées par l’organisation matérielle : accès aux équipements, saturation des bacs, contraintes géographiques, variations saisonnières. En l’absence d’une offre cohérente, la responsabilisation devient un alibi qui masque des choix collectifs non assumés.
Quand les dispositifs produisent l’échec
Dans de nombreux territoires, le tri demeure matériellement complexe, parfois incohérent. Les équipements ont été conçus sans tenir compte des usages réels ni des spécificités locales. Parallèlement, des pratiques anciennes de réemploi ou de circulation informelle des objets sont désormais assimilées à des incivilités.
La priorité n’est plus la valorisation, mais la disparition rapide du déchet. La propreté devient un impératif politique et esthétique. Le déchet cesse d’être un flux à organiser pour devenir un stigmate social.
L’impasse des exutoires et la dépendance extérieure
Faute d’installations suffisantes, la Corse a longtemps recouru à l’exportation de déchets vers le continent. Ce modèle, coûteux et fragile, a montré ses limites à mesure que les régions d’accueil exprimaient leur refus. Chaque tension logistique se transforme en crise systémique. L’île dépend de solutions temporaires devenues structurelles.
Sans exutoires locaux sécurisés, la moindre panne, le moindre blocage, paralyse l’ensemble de la chaîne. Cette dépendance extérieure a placé la Corse dans une situation de vulnérabilité permanente.
Le dossier de l’incinération, symbole du blocage
Dans ce contexte, l’incinération revient régulièrement dans le débat public. À moyen terme, elle apparaît comme l’une des rares solutions capables d’absorber des volumes importants et de réduire la dépendance à l’enfouissement. Pourtant, elle demeure massivement rejetée par une partie de l’écologie politique, pour laquelle elle incarne un renoncement symbolique.
Le refus de cette option pose désormais une question centrale : peut-on continuer à écarter une solution imparfaite lorsque l’absence de solution aggrave chaque année la situation ? Le débat n’est plus technique, il est profondément politique.
Monte, un révélateur de l’impuissance collective
Le projet de centre de tri et de valorisation de Monte cristallise ces contradictions. Soutenu dans le cadre du PTPGD, financé, attribué, il a été stoppé par des oppositions locales et des revirements politiques. Le refus du Conseil exécutif de participer à la pose de la première pierre a marqué une rupture symbolique.
Le Partitu di a Nazione Corsa a dénoncé un échec politique majeur, pointant l’incapacité de la majorité territoriale à porter une vision cohérente à long terme. Cette séquence a conduit l’État, par l’intermédiaire du préfet, à reprendre la main sur un dossier relevant pourtant de la compétence territoriale. Le plan déchets n’est plus piloté : il est subi.
La contestation citoyenne et le malaise démocratique
La mobilisation de la coordination Corsica Pulita, rassemblant associations environnementales et collectifs de santé, a révélé un malaise plus profond. L’enquête publique sur le PTPGD a recueilli plus de 560 contributions, dont une écrasante majorité défavorable. Les opposants dénoncent l’absence d’études d’impact et le sentiment d’un processus verrouillé.
Cette défiance traduit une crise de confiance. Lorsque la concertation est perçue comme formelle, elle alimente la radicalisation des positions et bloque toute évolution. D’autant que les associations opposées à l’incinération dans l’île ne semblent guère être préoccupées par le fait que les déchets exportés le sont sur le continent et ce de plus en plus difficilement.
Fiscalité, contrainte et fracture sociale
Dans ce contexte, la hausse continue de la taxe d’ordures ménagères agit comme un marqueur social. Elle pèse plus lourdement sur les ménages modestes, les familles nombreuses et les territoires mal desservis. La politique des déchets ne sanctionne plus des volumes, mais des conditions de vie.
À l’approche des élections municipales et dans la perspective des territoriales de 2028, la tentation répressive apparaît comme une impasse. Renforcer les sanctions sans transformer l’offre reviendrait à installer un conflit durable entre institutions et population.
Un point de vérité politique
La gestion des déchets en Corse est arrivée à un point de vérité. Il n’existe plus de solution simple ni indolore. La sortie de crise passe par une combinaison assumée de prévention réelle, de réduction à la source, de montée en puissance des biodéchets, de sécurisation des exutoires et d’un débat politique clarifié sur les outils de traitement.
La question des déchets ne peut plus être traitée comme un problème périphérique. Elle révèle un territoire qui produit trop, traite mal et finance chèrement ses propres hésitations. La Corse ne manque ni de diagnostics ni de plans. Elle manque désormais de temps et de courage politique.
Pierre Leoni
illustration : DR