Une autonomie à la peine
À Ajaccio, Emmanuel Macron reconnaît la nécessité d’un changement, mais il en fixe aussitôt les limites. L
Une autonomie à la peine
Lorsque le débat sur un statut d’autonomie de la Corse s’ouvre à l’automne 2023, sous la pression de la rue, le président de la République n’en laisse pas longtemps ignorer la nature réelle. À Ajaccio, Emmanuel Macron reconnaît la nécessité d’un changement, mais il en fixe aussitôt les limites. L’autonomie est envisageable, affirme-t-il, mais uniquement « dans la République », ni « contre l’État », ni « sans l’État ». Cette formule n’est pas une précaution oratoire : elle est le socle idéologique du processus engagé. Ce qui est proposé n’est pas une refondation du lien politique entre la Corse et l’État, mais une autonomie sous conditions, étroitement encadrée, juridiquement surveillée.
Le statu quo est déclaré mort, mais la souveraineté reste intouchable. Les violences de 2022, consécutives à l’agression mortelle d’Yvan Colonna en prison, ont contraint l’exécutif à ouvrir un dossier qu’il avait longtemps différé. L’entrée de la Corse dans la Constitution devient alors une nécessité politique, non un choix stratégique. Mais cette reconnaissance est immédiatement neutralisée par un dispositif de contrôle destiné à empêcher toute dérive interprétative.
Une autonomie administrative, pas politique
Le calendrier imposé par le chef de l’État est révélateur. Six mois sont accordés aux forces politiques corses pour parvenir à un accord avec le gouvernement. Non pas un accord sur un projet d’autonomie substantielle, mais sur une écriture constitutionnelle compatible avec les équilibres parisiens, et surtout avec le Sénat. Le message est clair : l’autonomie ne sera acceptable que si elle ne modifie pas la hiérarchie des normes ni le monopole législatif du Parlement national.
Les concessions symboliques sont soigneusement dosées. Plus de place pour la langue corse, un service public du bilinguisme, une reconnaissance du malaise foncier et du sentiment de dépossession. Mais rien qui touche au cœur du pouvoir. Rien qui permette à la Corse de décider autrement que par délégation révocable. L’autonomie promise est une autonomie de gestion, non de décision.
Le projet nationaliste neutralisé
Dans ce cadre verrouillé, le projet porté par les nationalistes corses ne pouvait qu’être marginalisé. Majoritaires à l’Assemblée de Corse, ils défendent une autonomie de plein exercice, fondée sur un pouvoir normatif réel, à l’exception des compétences régaliennes. Leur texte réclame la reconnaissance du peuple corse, la coofficialité de la langue, un statut de résident et un contrôle juridictionnel limité au Conseil d’État.
Cette dernière exigence est centrale. Pour les nationalistes, le contrôle des normes corses par le seul Conseil d’État garantirait une autonomie réelle, en évitant une reprise en main politique permanente par la représentation nationale. Cette revendication, qui touche au cœur de la souveraineté législative, est immédiatement rejetée. Elle est incompatible avec la conception jacobine du pouvoir normatif et avec l’architecture institutionnelle voulue par l’exécutif.
Il faut le constater sans détour : l’autonomie voulue par les nationalistes est morte dans l’œuf. Non pas débattue, mais écartée. Non pas amendée, mais vidée de sa substance.
Le projet Panunzi, l’option minimale
C’est dans ce vide politique que s’impose progressivement la ligne sénatoriale portée par Jean-Jacques Panunzi. Son projet repose sur une idée simple : constitutionnaliser la Corse afin de sécuriser juridiquement la possibilité d’agir sur des lois à application locale. Il ne s’agit pas de créer un pouvoir législatif autonome, mais d’inscrire dans la Constitution un mécanisme permettant à la Corse de proposer des adaptations normatives ciblées, justifiées par ses contraintes spécifiques.
Mais Jean-Jacques Panunzi insiste sur un point fondamental : ces adaptations resteraient soumises à la représentation nationale. Autrement dit, le Parlement conserverait la maîtrise ultime de la norme. La Corse pourrait proposer, expérimenter, ajuster, mais non décider seule. Le contrôle ne serait pas uniquement juridictionnel, comme le souhaitent les nationalistes, mais pleinement politique. C’est là toute la différence.
Cette position présente un avantage décisif : elle est la moins disante. Elle ne bouleverse aucun équilibre institutionnel majeur. Elle ne crée pas de précédent dangereux. Elle rassure le Sénat, apaise le bloc central, et peut séduire une partie de la gauche attachée à l’égalité juridique. À ce titre, elle a toutes les chances de rallier un maximum de suffrages.
Un consensus qui peut aussi tuer le projet
Mais cette force est aussi une faiblesse. Dans le climat actuel de petites manœuvres politiciennes, grande va être la tentation de faire plonger les Républicains sur un sujet en quelque sorte marginal. Présenté au Parlement, ce projet minimaliste peut être retoqué par une alliance paradoxale du bloc central, de la gauche et peut-être même du Rassemblement national. Dans ce cas, le projet ne verra tout simplement pas le jour.
Macron piégé par sa propre image
Quant au projet porté par Emmanuel Macron, il souffre d’un handicap structurel : la défiance. Verticalité du pouvoir, promesses inabouties, réformes contestées, relation dégradée avec les territoires. En Corse, la parole présidentielle est usée. Plus grand monde y croit si ce n’est la majorité nationaliste qui y est bien obligée, elle qui a été élue il y a dix ans sur cette promesse. L’autonomie « dans la République » apparaît moins comme une refondation que comme une manœuvre tardive, technocratique, déconnectée des attentes profondes.
Un rendez-vous manqué
Le constat est sévère, mais lucide. Le projet nationaliste est neutralisé. Le projet présidentiel est fragilisé. Le projet sénatorial, bien que le plus consensuel, peut être politiquement torpillé. À force de vouloir une autonomie sans risque, on pourrait aboutir à une absence d’autonomie tout court.
Les municipales comme révélateur politique
Dans le prolongement du débat constitutionnel avorté ou enlisé, les élections municipales prennent une importance stratégique majeure. Elles ne sont plus de simples scrutins de gestion locale, mais des indicateurs politiques lourds, scrutés bien au-delà des conseils municipaux. En Corse, et plus particulièrement dans les grandes villes, elles vont servir de test grandeur nature pour mesurer l’état réel des rapports de force après l’échec annoncé de l’autonomie nationaliste et l’essoufflement du projet présidentiel.
À trois mois du scrutin, les signaux envoyés par Ajaccio et Bastia dessinent déjà une lecture politique claire : la séquence ouverte en 2022 est en train de se refermer, et elle ne se referme pas au profit des forces qui l’avaient initiée.
La constitutionnalisation comme consensus paradoxal
Un fait politique majeur s’est imposé presque silencieusement : depuis la création de l’Union di i Patriotti, il n’existe pratiquement plus de formation politique structurée s’opposant frontalement à la constitutionnalisation de la Corse. Ce basculement est considérable. Ce qui, hier encore, apparaissait comme une revendication clivante est devenu un point d’accord minimal.
Il s’agit incontestablement d’un pas en avant historique. Mais ce progrès institutionnel a un effet politique inattendu : il joue objectivement en faveur de la droite modérée. En neutralisant l’opposition de principe à la constitutionnalisation, il retire aux nationalistes l’un de leurs marqueurs distinctifs les plus forts. Ce qui faisait leur singularité devient désormais un terrain commun, vidé de sa charge mobilisatrice.
L’affaiblissement stratégique des nationalistes
C’est là que le paradoxe se referme. Les forces nationalistes, qui ont imposé le débat constitutionnel, risquent d’en être les principales victimes. Leur projet central — une autonomie politique substantielle — ayant été repoussé ou vidé de sa substance, elles se retrouvent dans une impasse stratégique. Faute de propositions alternatives crédibles, leur discours apparaît suspendu à une revendication désormais neutralisée par le consensus institutionnel.
Dans les municipales, cette faiblesse pèsera lourd. Le scrutin local exige des réponses concrètes, des projets lisibles, des alliances assumées. Or les nationalistes abordent cette échéance avec un récit affaibli, coincés entre une victoire symbolique incomplète et une absence de débouché politique réel.
Un avant-goût des législatives de 2027
Les municipales à venir ne seront donc pas seulement un enjeu local. Dans les grandes villes, elles serviront de baromètre pour les législatives de 2027. Elles diront si la droite modérée est en mesure de capitaliser sur l’échec du cycle autonomiste, si le centre parvient à se recomposer, et si les nationalistes peuvent encore prétendre structurer une alternative politique crédible à l’échelle nationale.
GXC
Crédit illustration : D.R