• Le doyen de la presse Européenne

Iran : une crise intérieure d’ampleur inédite

La contestation qui secoue aujourd’hui l’Iran s’inscrit dans une longue histoire de mobilisations contre la République islamique.

Iran : une crise intérieure d’ampleur inédite



La contestation qui secoue aujourd’hui l’Iran s’inscrit dans une longue histoire de mobilisations contre la République islamique. Depuis 1979, plusieurs vagues ont ébranlé le régime : révolte étudiante de 1999, mouvement vert de 2009, soulèvement contre la vie chère en 2017-2018, puis mobilisation de 2022 après la mort de Mahsa Amini, cette jeune fille à qui il était reproché de mal porter le voile. Toutes ont été violemment réprimées sans renverser le pouvoir. Pourtant, la séquence actuelle présente des caractéristiques inédites par l’ampleur de la crise qui la sous-tend.

Un effondrement monétaire

Le rial a connu un effondrement historique : autour de 33 000 rials pour un dollar en 2015, environ 330 000 en 2022, plus de 1 400 000 fin 2025 sur le marché parallèle. En une décennie, la monnaie a perdu plus de 95 % de sa valeur. L’inflation annuelle oscille entre 40 et 50 %, avec des hausses alimentaires dépassant fréquemment 60 %. Environ 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue et plus de 40 % dans une pauvreté relative. Le chômage des jeunes dépasse 20 %, tandis que pénuries d’eau, coupures d’électricité et hausse des loyers accentuent la pression sociale. La contraction du PIB depuis le rétablissement des sanctions en 2018 a réduit l’investissement, tari l’accès aux devises et comprimé les importations. L’économie fonctionne sous perfusion pétrolière, dépendante de circuits de contournement fragiles.

Une contestation élargie et radicalisée

Le rôle déclencheur du grand bazar de Téhéran marque une rupture symbolique. Historiquement proche du pouvoir religieux, ce milieu commerçant attaché à la stabilité est entré dans la protestation. Les cortèges ont rassemblé familles, femmes voilées, habitants de villes moyennes. Les revendications ont franchi un seuil : il ne s’agit plus seulement de réformes, mais pour une partie des manifestants d’un changement de régime assumé. Cette radicalisation traduit l’épuisement des attentes graduelles. La défiance vise désormais l’architecture même du système, sa concentration du pouvoir et l’emprise des Gardiens de la révolution sur l’économie.

Un affaiblissement régional accéléré

Depuis le 7 octobre, la riposte israélienne a érodé l’architecture stratégique de Téhéran. À Gaza, le Hamas est affaibli ; au Liban, le Hezbollah subit des frappes répétées ; en Syrie, les infrastructures liées à l’Iran sont ciblées ; au Yémen, les houthistes voient leur capacité d’action contenue. Cette séquence réduit la profondeur stratégique patiemment construite et entame la capacité de dissuasion iranienne. La projection d’influence se heurte à des coûts croissants, au moment même où les ressources financières se contractent.

Un équilibre international incertain

Les pétromonarchies du Golfe privilégient la retenue. Elles redoutent qu’un affrontement direct n’ajoute du désordre au désordre, menace les flux énergétiques et déstabilise davantage la région. Washington affiche une posture ambiguë : Donald Trump alterne fermeté verbale et prudence stratégique. Cette hésitation pourrait être bousculée par l’impatience israélienne, soucieuse d’exploiter la fenêtre ouverte par l’affaiblissement iranien. Entre contestation intérieure et pression extérieure, le régime affronte une équation nouvelle : maintenir l’ordre sans ressources abondantes ni marges régionales étendues.

Une rupture générationnelle

À cette fragilité s’ajoute une crise de légitimité plus diffuse, mais profonde. Une partie de la jeunesse urbaine ne se reconnaît plus dans le récit révolutionnaire de 1979 ni dans la rhétorique du sacrifice permanent au nom de la résistance. Le décalage entre discours idéologique et réalité quotidienne alimente un sentiment de rupture générationnelle. Les réseaux sociaux, malgré la censure, amplifient cette distance en exposant les inégalités, la corruption et les privilèges d’une élite politico-militaire perçue comme protégée des conséquences de la crise.
Dans le même temps, l’appareil sécuritaire reste puissant, mais sollicité sur plusieurs fronts. La multiplication des foyers de tension régionaux, conjuguée aux contraintes budgétaires, limite les marges de manœuvre. Le régime conserve des leviers coercitifs importants, mais il doit désormais gérer une contestation nourrie par l’appauvrissement matériel, le déclassement social et l’érosion de son statut de puissance régionale. C’est cette convergence entre crise économique, affaiblissement stratégique et fracture générationnelle qui distingue la séquence actuelle des précédentes.

GXC
Crédit illustration. : D.R
Partager :