Corse : mafia et Antimafia de Jacques Follorou, un ouvrage désordonné
Comme à son habitude en guise de hors-d’œuvre, il nous livre quelques secrets d’instruction sur une bande de Propriano, .......
Corse : mafia et Antimafia de Jacques Follorou, un ouvrage désordonné
« Corse : mafia antimafia » le dernier ouvrage de Jacques Follorou — qu’on ne présente plus — se veut à la fois enquête sur la « mafia corse », essai historique et chronique d’une séquence politique récente. Comme à son habitude en guise de hors-d’œuvre, il nous livre quelques secrets d’instruction sur une bande de Propriano, sur la guerre entre les Mattei et les Costa tout en revenant longuement sur la Brise de Mer et Jean Jé Colonna. De cette trajectoire, comme d’autres épisodes plus anciens, il tire des conclusions générales sur l’emprise du crime organisé, pardon, la « mafia corse ». L’intention est claire : montrer qu’il existe une continuité, une permanence, une culture mafieuse corse capable de traverser les générations et d’imposer sa loi sur un territoire devenu sanctuaire. Mais il laisse en blanc des événements majeurs et des périodes entières, donnant le sentiment d’adapter les faits à son idée cardinale plutôt que de se livrer à une étude objective.
Une mafia sans coupole
Il rappelle, pour renforcer l’idée de mafia, que la criminalité corse ne s’est jamais structurée à la manière sicilienne. Pas de coupole, pas de hiérarchie pyramidale, pas de rites spectaculaires. Une organisation mouvante, faite de bandes criminelles indépendantes, qui cohabitent, se rendent parfois des services, se répartissent des territoires ou s’affrontent. Depuis l’entre-deux-guerres (pourquoi fait-il l’impasse sur le banditisme de l’entre-deux guerre ?), le phénomène se caractérise par une violence organisée, discrète et puissante à la fois, qui ne cherche pas l’affrontement direct avec l’État, mais préfèrerait l’infiltration, la négociation, l’entrisme. Follorou insiste à juste titre sur cette relation complexe : la confrontation avec la police et la justice ne relève pas d’une guerre ouverte, mais d’un jeu ancien, où chacun connaît les failles de l’autre. Tout cela manque cependant ant d’exemples précis.
La mémoire longue et ses angles morts
L’auteur rappelle également ce qu’il appelle la mémoire longue de la criminalité qui là encore souffre d’imprécisions et parfois d’erreurs. Les voyous d’hier, partis vers Marseille, Paris ou les colonies, ont noué des liens ambigus avec le pouvoir politique. À certaines périodes troublées, ils ont rendu des services. En retour, ils ont obtenu passe-droits et considération. Ce passé nourrit une conviction durable : le droit n’est pas une science exacte et l’État, loin d’être un ennemi absolu, est un acteur avec lequel il est possible de composer. Ce prisme éclairerait la longévité du milieu corse, sa capacité à se maintenir, à s’adapter, à survivre aux alternances politiques. Follorou efface cependant une étude sociologique de la criminalité corse : les Renucci, Guerini ou Francisci étaient d’extraction misérable. Les nouveaux chefs de bandes sont des fils de la moyenne bourgeoisie qui pourraient vivre sans le crime.
L’auteur, reprenant encore et toujours ce qui avait déjà été écrit dans Les Parrains corses, décrit ce qu’il présente comme une continuité mais en se trompant. La génération des voyous apparue durant les années 80 n’est pas l’héritage des parrains de Marseille, qui, eux, se sont notabilisés ou ont disparu. Elle est cette génération qui a aussi donné naissance à la violence clandestine, jamais vraiment évoquée dans l’ouvrage. Le système, écrit-il, n’a pas faibli ; il s’est éloigné du pouvoir parisien ou marseillais tout en conservant ses relais. Il évoque une unité interne sans organisation formelle, une culture de l’entraide, des liens de sujétion tissés au sein des élites politiques, administratives et économiques. Il salue comme une victoire décisive le fait que le terme « mafia », longtemps évité, serait désormais assumé par une partie de la société civile et des responsables politiques comme la seule manière de nommer le mal.
Une construction désordonnée
Pourtant, malgré ces analyses stimulantes, l’ouvrage souffre de faiblesses structurelles qui en limitent la portée. Les matériaux, souvent déjà présents dans les livres antérieurs de l’auteur, semblent juxtaposés plutôt que véritablement intégrés dans une démonstration cohérente. La construction désordonnée est en partie masquée par une astuce : les têtes de chapitre affriolantes n’ont pas grand-chose à voir avec les sous-chapitres. Les allers-retours incessants entre présent et passé, entre chroniques judiciaires et considérations générales, désorientent le lecteur. Le trop grand nombre de patronymes, d’affaires traitées sans véritable lien entre elles, a tendance à fatiguer. La sensation de recyclage domine, comme si le cycle corse de Follorou touchait à son terme sans renouvellement profond.
Antimafia et emphase
L’introduction, consacrée aux manifestations antimafia, en est un exemple. L’auteur y rend un hommage appuyé aux mobilisations citoyennes et accorde une place étonnamment centrale au préfet Jérôme Filippini, salué pour avoir pris la parole au milieu de la foule minorant le rôle des Collectifs. Cette séquence est présentée comme un tournant et le départ du préfet pour l’ex-ENA comme un signe funeste. Pourtant, cette éviction n’a rien changé. Au contraire, la situation a depuis évolué dans le bon sens, puisque les services de répression mettent en pièces des bandes et que la justice condamne sans clémence les criminels. Et au fond qu’a voulu signifier l’auteur ? Que l’État serait complice de la mafia ? De même, l’usage du superlatif affaiblit parfois la crédibilité du propos : les murs des Sanguinaires « recouverts » de graffitis dénonçant JT Plasenzotti ne comptaient en réalité que quelques inscriptions visibles. L’emphase nourrit une dramaturgie qui victimise les collectifs alors même qu’il ne les cite curieusement que par accident. Leur préférant l’abstraction de « l’antimafia » Plus gênant, Follorou mélange les homicides sans les distinguer plaçant sous la couronne mafieuse des assassinats de faits divers et d’autres réellement exécutés par la criminalité organisée comme si toute violence était par essence mafieuse. Car si telle est l’idée encore faut-il la démontrer.
Un déséquilibre analytique
Le déséquilibre analytique est plus problématique encore. Follorou s’appuie presque exclusivement sur des rapports d’instruction et des dossiers judiciaires. La société corse, sa composition sociale, son économie, son histoire politique sont reléguées à l’arrière-plan. Lorsqu’il remonte à l’entre-deux-guerres pour évoquer une « mafia corse », il omet de rappeler que les structures criminelles organisées de l’époque étaient marseillaises, même si des Corses y occupaient une place importante. Cette imprécision entretient l’idée d’une mafia consubstantielle à l’île, ce qui, factuellement, n’est pas faux, mais, présenté ainsi, donne le sentiment d’une île abandonnée aux plaisirs de la grande délinquance, sauvée du déshonneur par une poignée de Corses, de courageux magistrats et, bien évidemment, et par un journaliste sans lequel le sursaut corse aurait été impossible.
L’obsession mafieuse conduit également ce dernier à minorer la violence clandestine nationaliste, qui a pourtant contribué à brouiller durablement les lignes entre politique et banditisme. En ne traitant que marginalement cette dimension, l’auteur propose une lecture partielle des recompositions de la violence insulaire.
Un autre paradoxe traverse le livre. L’État est décrit comme inefficace, parfois contre-productif, voire complice. Il est accusé, non sans raison, d’avoir fermé les yeux sur le crime ou utilisé les services du milieu. Mais la solution esquissée reste un renforcement de ce même État. Cette tension n’est jamais véritablement pensée. Enfin, certains glissements interrogent et laissent entendre une complicité générale contaminant jusqu’au cardinal Bustillo, constituant une « bourgeoisie mafieuse ». L’auteur procède alors par sophismes plus que par démonstration, laissant planer un soupçon sans jamais l’étayer.
Fasciné par la criminalité corse
« Corse : mafia antimafia » est certes animé d’un bon sentiment déjà dix fois écrites précédemment par le même auteur. Mais l’absence de véritable structuration, l’exagération ponctuelle, le recyclage d’éléments antérieurs et la méconnaissance relative des dynamiques sociales corses affaiblissent l’ensemble. Le diagnostic est juste ; la mise en forme, elle, paraît inaboutie, même si Follorou apparaît comme le journaliste incontournable de la criminalité corse, à tel point que parfois on a le sentiment qu’il se sent la vestale de ce savoir. Il y a dans le désordre de cet ouvrage une fébrilité, comme une angoisse provoquée par le sentiment d’avoir tout dit ou presque, même si l’on peut faire confiance à ce chroniqueur de la criminalité corse pour nous dévoiler de nouveaux secrets d’instruction. Et puis peut-être faudrait-il qu’il use de son talent pour élargir son champ d’investigations Europol a dénombré 821 organisations criminelles planétaires dont beaucoup opèrent en France. Serait-ce trop demander qu’enfin des journalistes se penchent sur celles-ci : gangs de banlieue, mafias géorgiennes ou albanaises qui sévissent sur le continent. Il est vrai que la Corse rapporte plus commercialement mais notre île qui a suffisamment de soucis pour ne pas être en permanence stigmatisée par ceux que fascinent le crime corse sorte de syndrome de Stockholm dont notre auteur semble être lui-même une victime gravement atteinte.
P.L.
Corse : Mafia et Antimafia, Jacques Follorou, éd. Robert Laffont, 400 pages, 22 €