Déchets : une décennie de lenteurs
Résoudre le problème Déchets en sortant la Corse du « tout enfouissement »
Déchets : une décennie de lenteurs
En 2015, les nationalistes accèdent aux responsabilités. Sous la pression des associations environnementales et d’une forte influence écologiste au sein des partis nationalistes, une promesse forte : résoudre le problème Déchets en sortant la Corse du « tout enfouissement » en faisant rapidement de l’île un territoire exemplaire du tri-recyclage puis à terme du « zeru frazu ». Aujourd’hui, après plus d’une décennie, l’enfouissement n’a pas été supprimé et si le taux de tri-recyclage progresse, c’est très, trop lentement.
2015, la « victoire historique ». Les nationalistes accèdent aux commandes de la Collectivité territoriale de Corse. Concernant le problème Déchets, pour rompre avec le « vieux monde », sont affichés, d’une part, trois objectifs : en finir progressivement avec l’enfouissement, développer le tri à la source en incitant les intercommunalités à adapter la collecte et les habitants au « bon geste », aboutir dès 2021 à 60 % de tri-recyclage ; d’autre part, un interdit : l’incinération (y compris sous forme de valorisation énergétique). En 2018, la « victoire historique » ayant été confirmée par une victoire électorale ordinaire et une nouvelle « victoire historique » à savoir l’instauration de la Collectivité de Corse, est ajoutée la volonté, déterminée par la loi, de conduire une politique des déchets à partir d’un outil stratégique : un plan territorial de prévention et de gestion des déchets (PTPGD). Il y aura loin de la coupe aux lèvres. Il faudra attendre le 25 juillet 2024 pour que l’Assemblée de Corse adopte le Plan territorial de prévention et de gestion des déchets (PTPGD) ; la Corse était alors le seul territoire à ne pas s’en être doté alors que les régions hexagonales l’avaient fait entre 2018 et 2020. Les trois objectifs ne seront pas atteints comme l’indiquent les dernières données de l’Observatoire des déchets ménagers (ODM). Primo, l’enfouissement reste massif : deux centres d’enfouissement techniques (CET de Prunelli di Fiumorbu et d’U Vighjaneddu) sont toujours ouverts et la réquisition de ces centres par les services de l’État est un quasi-outil de gestion (arrêtés renouvelés ou prolongés) du fait que les capacités annuelles d’enfouissement fixées par les autorisations administratives sont régulièrement dépassées. Deuxio, le taux de tri-recyclage qui aurait dû être de 60 % en 2021, n’a pas été atteint.
En 2024, la Corse a produit environ 219 693 tonnes de déchets ménagers, soit 632 kg de déchets par habitant ainsi classifiés : Biodéchets (34 %) Emballages (22 %), Papier (6 %), Verre (6 %), Carton (4 %), Textile (4 %), Flux recycleries (2 %), Déchets résiduels non recyclables (22 %). Environ 78 % de ces déchets étaient donc valorisables, mais seuls 38 % l’ont été (52 % à l’échelle de l’Hexagone). Tertio, ce taux de 38 % qui indique nettement l’insuffisance du développement du tri à la source révèle que l’incitation au « bon geste » n’a vraiment marché ni avec la plupart des intercommunalités ni avec de nombreux habitants. Quant à l’interdit de l’incinération, il pourrait être en partie levé. En effet, en juillet 2024, défendant le Plan territorial de Prévention et de Gestion des Déchets (PTPGD), le conseiller exécutif Guy Armanet qui préside l’Office de l’Environnement de la Corse, a confirmé que la valorisation énergétique, du fait d’une directive européenne visant une réduction massive du recours à l’enfouissement et d’un tonnage non négligeable de déchets non valorisables, pourrait être utilisée pour produire de l’énergie.
Le surtri pour accélérer les choses
À l’Assemblée de Corse, les opposants nationalistes et non nationalistes sont très critiques. En résumé, ils constatent et dénoncent une décennie de lenteurs. La majorité siméoniste répond que des progrès ont été réalisés ou sont en cours mais qu’il faut compter avec des difficultés qui étaient existantes ou sont apparues au fil des dernières années. Sont invoquées : des infrastructures et des actions insuffisantes ou défaillantes héritées de l’avant 2014 (le taux de tri-recyclage était alors inférieur à 20 %) ; une croissance démographique et une hausse de la fréquentation touristique qui augmentent les tonnages à prendre en charge ; une mobilisation de financements, des contraintes d’études et des besoins d’ingénierie qui requièrent du temps ; une culture du tri à la source qui n’est pas encore ancrée ; un effort des intercommunalités qui n’est pas toujours à la hauteur ; une coordination avec le Syndicat de valorisation des déchets de Corse (SYVADEC) qui n’est pas aisée. Pour accélérer les choses, la majorité siméoniste a toutefois évolué dans son approche et son traitement du problème Déchets en acceptant, dans le cadre du Plan territorial de Prévention et de Gestion des Déchets (PTPGD), la possible réalisation à proximité des agglomérations d’Aiacciu et Bastia (importantes productrices de déchets) ou sur leurs territoires, de deux centres de tri et de valorisation, dits centres de surtri (extraction industrielle depuis des déchets qui n’ont pas été triés à la source, de ce qui peut être recyclé ou valorisé, le résiduel étant destiné à la production de combustible solide ou au compostage). Deux projets portés par le Syndicat de valorisation des déchets de Corse (SYVADEC). Le centre proche de la région bastiaise est en cours de construction à Monte. La quantité initiale de déchets qui y sera traitée est estimée à 98 000 tonnes. Le budget de construction s’élève à 68 M€. Il est financé à hauteur de 80 % par l’État et de 20 % par le Syndicat de valorisation des déchets de Corse (SYVADEC). Un centre proche d’Aiacciu est au stade projet. Il devrait initialement traiter 70 000 tonnes de déchets.
Positionnement hésitant voire frileux
Bien que l’option surtri soit mentionnée dans le Plan territorial de Prévention et de Gestion des Déchets (PTPGD) qui a été adopté par l’Assemblée de Corse, elle rencontre les oppositions fortes des associations environnementales et du parti indépendantiste Core in Fronte (qui a dénoncé en occupant le chantier de construction du centre de Monte). Par ailleurs, elle est mal acceptée par des siméonistes ayant une forte sensibilité écologiste (une des raisons pour laquelle la majorité territoriale siméoniste retarde la mise en chantier du centre de surtri de la région ajaccienne). Tous y voient de nombreux risques : désintérêt affectant le tri à la source, car les habitants ressentiront une moindre incitation à trier eux-mêmes leurs déchets ; tri passant aux mains d’intérêts économiques et d’une logique de profit ; entrisme mafieux ; coûts importants de construction, de fonctionnement et de maintenance des centres de surtri ayant pour effet d’augmenter la contribution financière Déchets des habitants ; taux plus élevés de refus de valorisation. Bien que Guy Armanet, conseiller exécutif et président de l’Office de l’Environnement de Corse, ait répondu à des critiques politiques concernant le centre de surtri de Monte, en soulignant que les opposants ne proposaient pas de solutions alternatives crédibles, le positionnement de la majorité territoriale siméoniste est perçu comme hésitant voire frileux concernant le surtri, ce que n’a pas contribué à démentir son absence lors de la pose de la première pierre du centre de tri et de valorisation de Monte.
JPB
crédit photo :Syvadec (dossier de presse / chantier centre de surtri de Monte)
Qui fait quoi, combien ça coûte
La politique des déchets est définie par la Collectivité de Corse et mise en œuvre par les intercommunalités et le SYVADEC (Syndicat de valorisation des déchets de Corse). Cela coûte très cher.
La Collectivité de Corse pilote la mise en œuvre du Plan territorial de Prévention et de Gestion des Déchets (PTPGD) adopté le 25 juillet 2024 par l’Assemblée de Corse qui définit notamment les conditions et les moyens d’atteindre les objectifs européens et national de tri et de recyclage des déchets. Pour leur part, les intercommunalités assurent la collecte (organisation du service de ramassage dans les communes, mise à disposition ou implantation de conteneurs, bacs et bornes, communication). De son côté, le SYVADEC assure le traitement (gestion directe ou déléguée des quais de transfert et des deux centres d’enfouissement technique de Prunelli di Fiumorbo et de Viggianello [CET] recevant les déchets collectés par les intercommunalités, des recycleries accueillant les déchets amenés par les particuliers et les professionnels, du recyclage, de la communication).
Le coût de la gestion des déchets représente plus de 100 millions d’euros/an. Plus précisément, en 2024, il a été de 113,7 M€ (Intercommunalité : 58 %, SYVADEC : 42 %, plus de 327 €/habitant). Ce coût est 2 à 3 fois supérieur à la moyenne nationale selon la Chambre régionale des comptes, ce qui résulte de plusieurs facteurs : poids croissant de la TGAP (Taxe générale des activités polluantes) visant à notamment inciter au tri et au recyclage en sanctionnant l’enfouissement (7,3 M€, 20 €/habitant en 2024) ; insularité, dispersion des communes, mitage de l’habitat ainsi que hausse des prix du carburant et de l’énergie complexifiant et renchérissant le transport des déchets ; recours à la collecte en porte-à-porte ; insuffisante implication des habitants dans le tri à la source ; retard dans l’implantation d’équipements de tri ; organisation peu rationnelle et/ou défaillante du service de collecte (nombre de passages par semaine trop élevé, points de collecte saturés et/ou accès au tri difficile par manque de conteneurs, bacs ou bornes) ; management déficient des agents ; insuffisance de concurrence entre les opérateurs privés limitant la possibilité pour les élus d’optimiser les coûts et les prestations.