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Donald Trump ou l’irrésistible désir de laisser une trace

Un pays qui doit se fabriquer un passé

Donald Trump ou l’irrésistible désir de laisser une trace



Les États-Unis sont un pays jeune. À l’échelle de l’histoire longue, leur naissance appartient presque au présent. Lorsque les treize colonies proclament leur indépendance en 1776, l’Europe possède déjà des millénaires de mémoire accumulée : royaumes, dynasties, cathédrales, révolutions et guerres qui ont lentement façonné un paysage historique dense. L’Amérique, elle, surgit d’un geste brutal : la conquête d’un continent accompagnée d’un processus systématique d’expropriation et de destruction génocidaire des nations amérindiennes. L’histoire américaine commence ainsi par une violence fondatrice, comparable à ces grandes colonisations qui ont remodelé les continents, mais vécue par les colons comme un récit national héroïque.

Un pays qui doit se fabriquer un passé


De cette origine découle une particularité : les États-Unis disposent de peu de profondeur historique par rapport aux nations européennes dont ils sont issus. Les immigrants qui ont peuplé le pays venaient d’Irlande, d’Écosse, d’Allemagne, d’Italie puis d’Europe centrale, emportant des fragments de mémoire, mais laissant derrière eux les longues chronologies de leurs patries d’origine. Le nouveau pays devait donc se fabriquer un passé.

La fabrique hollywoodienne du mythe américain


C’est au XXe siècle que cette fabrication devient spectaculaire. Après la Seconde Guerre mondiale, Hollywood entreprend de bâtir une véritable mythologie nationale. Le western devient l’épopée fondatrice de l’Amérique. Dans ces films, la conquête de l’Ouest se transforme en récit quasi biblique : des pionniers courageux avancent dans un territoire sauvage, affrontent les dangers, fondent des villes et imposent la loi. Les violences réelles disparaissent derrière l’image romantique du frontier man. John Wayne, figure emblématique de ce cinéma, l’avait d’ailleurs formulé avec une franchise désarmante : l’Amérique, disait-il en substance, n’avait pas l’histoire millénaire de l’Europe, mais elle avait le cinéma pour se créer une légende. Hollywood devint ainsi une immense fabrique de mémoire, un atelier de mythes comparable à ce que furent autrefois les grandes chroniques royales ou les chansons de geste.

La guerre comme second grand récit national


Après le western vint un second cycle narratif : celui des guerres du XXe siècle. Les films consacrés à la Seconde Guerre mondiale, puis à la guerre froide, le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan — souvent des défaites — prolongés aujourd’hui par d’innombrables séries télévisées, ont continué de tisser cette grande tapisserie américaine destinée à raconter l’héroïsme et le sacrifice des soldats américains pour sauver l’humanité. La tapisserie de Bayeux racontait la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Les productions hollywoodiennes racontent l’épopée américaine contre les tyrannies. Les dirigeants américains ont souvent endossé ce rôle imaginaire de shérif vengeur lorsque l’Amérique se sent humiliée.

Les blessures de la puissance


L’histoire politique américaine est jalonnée de ces blessures symboliques. En 1961, l’échec de l’opération de la Baie des Cochons face à Cuba constitue une humiliation majeure pour la présidence de John Kennedy. En 1979, la longue prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran a fragilisé Jimmy Carter et donné le sentiment d’une Amérique impuissante face à l’Iran révolutionnaire. À l’inverse, Ronald Reagan incarne pour le président de la revanche quui a mis fin à l’Union soviétique, une victoire finale sur l’ennemi existentiel du XXe siècle.

Le désir d’entrer dans l’histoire


Dans cette grande dramaturgie nationale, les présidents cherchent aussi à inscrire leur nom dans l’histoire mondiale. Certains y sont parvenus par des voies pacifiques. Theodore Roosevelt reçut en 1906 le prix Nobel de la paix comme Woodrow Wilson en 1919, Jimmy Carter en 2002 et Barack Obama en 2009. Donald Trump veut laisser sa trace en vengeant les humiliations passées — Cuba en 1961, Téhéran en 1979.

La politique étrangère comme scène mythologique


C’est dans ce cadre que s’explique son alignement sur Israël dans la confrontation avec l’Iran. Pour Trump, il ne s’agit pas seulement de stratégie géopolitique : il s’agit aussi d’un geste historique, presque mythologique. Dans l’imaginaire américain forgé par deux siècles de récits et de films, le shérif ne peut quitter la scène sans avoir rendu la justice. Ainsi, derrière la politique étrangère des États-Unis se profile parfois quelque chose de plus profond : le besoin d’un jeune pays de continuer à écrire, scène après scène, la grande légende nationale qui lui tient lieu d’histoire fusse dans le sang et le feu.

GXC
crédit photo : D.R
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