Note sur un séisme électoral d’apparence — et sur ses véritables lignes de fracture
En Corse même — et il n’est pas indifférent que cela se produisît jusque dans certains villages de l’intérieur,
Note sur un séisme électoral d’apparence — et sur ses véritables lignes de fracture
En Corse comme en France continentale et dans les territoires, c’est-à-dire dans cet ensemble vaste dont l’unité politique dissimule mal la diversité des tempéraments et des intérêts, les élections municipales viennent d’être ressenties comme un séisme. À bien regarder, pourtant, ce tremblement est moins profond qu’il n’y paraît, et cette perception tient à deux illusions puissantes.
La première est celle du maintien de la gauche dans les grandes cités du système PLM — Paris, Lyon, Marseille — dont la résonance médiatique excède de beaucoup la portée réelle. La seconde est celle, inverse, de la poussée du Rassemblement national, qui, en s’emparant de plusieurs villes moyennes et en consolidant des positions déjà acquises, donne l’impression d’un basculement général du pays.
Ces deux lectures, pour être chacune fondée, n’en sont pas moins trompeuses dès lors qu’on les érige en clef unique d’interprétation.
Car enfin, si la gauche a tenu ses places fortes, et si une partie de la droite dite classique — que l’on persiste à nommer LR — a su préserver ses bastions, il n’en demeure pas moins qu’un phénomène plus souterrain s’est développé : la montée d’un esprit de conflictualité porté notamment par LFI, lequel a introduit dans la vie municipale une brutalité de ton et une simplification des enjeux qui relèvent moins de la politique que de la décharge nerveuse.
Il faudrait, pour être exact, dire que cette violence n’est pas seulement verbale : elle est intellectuelle. Elle consiste à réduire la complexité des situations locales à quelques slogans sommaires, à substituer à la délibération une forme de sommation morale. Et cela, dans les temps dangereux que nous vivons, relève d’une imprudence dont l’histoire offre maints exemples.
En Corse même — et il n’est pas indifférent que cela se produisît jusque dans certains villages de l’intérieur, pourtant enracinés dans une tradition de stabilité — l’on observe des déplacements discrets, presque imperceptibles à l’œil pressé, mais dont la signification n’échappe point à qui veut bien regarder. Entre montagne et littoral, là où l’équilibre reposait souvent sur des arrangements tacites, une agitation nouvelle se fait jour, comme si les façades anciennes, demeurées en place, cachaient des remaniements en gestation.
Ainsi conviendrait-il de dire que le scrutin municipal ne révèle pas tant une transformation accomplie qu’il n’annonce une transformation en cours.
Tout porte à croire, en effet, que ce qui se prépare pour les échéances présidentielles — et, si elles devaient suivre selon l’ordre attendu, pour les élections législatives — accentuera ce mouvement. Encore faudrait-il que cet ordre fût respecté : car qui peut affirmer, dans la conjoncture présente, que la mécanique institutionnelle se déroulerait sans heurt ?
À ce jeu, plus d’un député tremblerait sur son siège, et l’on verrait alors combien les certitudes d’aujourd’hui ne sont que des commodités provisoires.
Le scrutin qui vient d’avoir lieu marque d’ailleurs un double phénomène : d’une part, un net recul du nationalisme dans certaines terres où on le croyait établi ; d’autre part — et c’est là le paradoxe — une montée de l’irascibilité du personnel politique, comme si ceux qui sentent venir leur remplacement cherchaient, dans l’excès même, une dernière justification à leur présence.
Il se pourrait bien que nous fussions entrés dans ce moment singulier où les apparences rassurent tandis que les profondeurs s’ébranlent — et où le véritable séisme, encore silencieux, ne demande qu’à se déclarer.
Jean-François Marchi