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Jean Zucarelli : le dernier des Mohicans

Jean Zuccarelli ne siégera plus au conseil municipal de Bastia.

Jean Zucarelli : le dernier des Mohicans


Jean Zuccarelli ne siégera plus au conseil municipal de Bastia. Sa famille y était présente depuis la fin du XIXe siècle, sans interruption, prolongeant un enracinement politique identique à celle des Giacobbi ou des Rocca Serra. Cette disparition intervient alors que s’approche le cinquantième anniversaire de la création du FLNC, né précisément pour combattre « l’État colonial » et les « clans complices ». Le symbole est saisissant : au moment où la majorité des électeurs corses, avec leurs différences, s’apprêtent à célébrer la contestation violente d’un système millénaire, c’est l’un de ses derniers héritiers visibles qui s’efface.

Un système ancien, entre protection et domination

Le clanisme n’est pas une dérive tardive qui aurait vu le jour avec l’embryon de développement économique relié à la révolution industrielle, mais une constante de l’histoire corse. Bien avant la IIIe République, il plonge ses racines dans une forme de tribalisme insulaire où la solidarité du groupe constituait une nécessité vitale. Dans une société fragmentée, souvent abandonnée par les pouvoirs extérieurs, le clan assurait protection, médiation et justice. Il garantissait l’accès aux ressources, défendait les siens et organisait les équilibres.
Avec la fin du XIXe siècle et l’installation durable de la République, ce système ne disparaît pas, il se transforme conservant ses racines. Le clan devient alors un instrument d’intégration à l’État. Loin d’être un archaïsme, il apparaît comme un vecteur de modernité politique, capable de structurer le vote, de stabiliser les institutions locales et d’ancrer la République dans l’île.

Des dynasties au cœur du pouvoir

À Bastia, la continuité est frappante. D’Émile Sari à Charles Zuccarelli, puis à Jean Zuccarelli et Émile Zuccarelli, le pouvoir se transmet, se consolide, s’enracine. Ailleurs, les Giacobbi à Venaco ou les Rocca Serra à Porto-Vecchio suivent des trajectoires comparables.
Ces lignées politiques ne se réduisent pas à une captation du pouvoir. Elles assurent une continuité, une lisibilité, parfois même une forme de protection collective. Le clan, en ce sens, n’est pas seulement un système d’influence : il est aussi une structure de confiance, un cadre dans lequel s’organisent les relations sociales et politiques. Mais cette protection a son revers. Elle enferme, sélectionne, reproduit. Elle privilégie les proches, les fidèles, les héritiers.

La contestation nationaliste

La création du FLNC marque une rupture théorique. En dénonçant les clans, les nationalistes entendent substituer à ces logiques de fidélité une légitimité populaire, dégagée des réseaux familiaux. Leur progression électorale a progressivement ébranlé les anciennes dynasties.
L’élimination de Jean Zuccarelli et l’effacement de sa lignée du paysage municipal bastiais semblent consacrer cette césure. Avec lui disparaît le dernier témoin des grandes dynasties claniques, le dernier des Mohicans en quelque sorte.

La permanence derrière le changement

Mais l’histoire corse invite à la prudence face aux proclamations de rupture. Car si les noms changent, les pratiques, elles, résistent. Les accusations de favoritisme, de réseaux d’influence, de promotion des proches continuent de circuler. Les solidarités familiales, les logiques d’appartenance, les fidélités personnelles n’ont pas disparu ; elles se recomposent.
Le clanisme, au fond, ne tient pas seulement à des structures visibles. Il relève d’une culture politique, d’un rapport au pouvoir forgé par des siècles d’histoire. La quête de a sciarpa è u sughjellu — l’écharpe et le tampon — demeure inchangée : incarner l’autorité locale, être reconnu par Paris hier par Gênes, distribuer les ressources et les positions.
Ainsi, la disparition du dernier des Zuccarelli ne signe pas nécessairement la fin du clanisme. Elle en marque plutôt une mutation. Les anciennes dynasties s’effacent, mais les logiques qui les ont portées subsistent, adaptées à un nouveau contexte.

Au terme de ce long cycle, une évidence s’impose : en Corse, le pouvoir change de mains, mais il obéit souvent aux mêmes ressorts. Les clans ont façonné l’histoire de l’île, d’abord comme structures de protection, puis comme instruments politiques. Leur disparition apparente ne doit pas masquer leur persistance profonde. Tout a bougé, assurément, mais rien, en vérité, ne semble avoir totalement changé.

GXC
Crédit illustration : D.R
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