• Le doyen de la presse Européenne

Après les municipales, quelles perspectives ?

La page des élections municipales est tournée ou presque (reste à savoir ce qu’il adviendra des recours).

Après les municipales, quelles perspectives ? 



La page des élections municipales est tournée ou presque (reste à savoir ce qu’il adviendra des recours). Les résultats n’ont a priori pas fait trembler ou bouger grand-chose. Pourtant, cette stabilité n’est peut-être qu’une apparence. En effet, derrière ou à partir de chiffres électoraux évoquant l’immuable, existent ou se dessinent des perspectives politiques dont la réalisation pourrait chambouler bien des choses : l’avenir de la révision constitutionnelle est incertain car à la merci du moindre rien ; des indices suggèrent que les situations et les rapports de force d’aujourd’hui ne seront pas ceux du proche demain.


Le paysage municipal n’a guère varié : aucune des principales ou emblématiques cités de l’île, exceptée Sartè, n’a changé de mains et il en sera probablement de même ou presque concernant le paysage intercommunal. Gilles Simeoni a préservé l’essentiel : il a conservé Bastia, son parti a maintenu ses positions, sa sphère d’influence et de pouvoir semble donc intacte. Enfin, la plupart des maires de droite, de gauche, divers ou sans étiquette ont conservé la confiance des habitants de leurs communes. Les élections municipales n’ont pas, a priori, fait trembler ou bouger grand-chose. Pourtant, cette stabilité n’est peut-être qu’une apparence. En effet, derrière ou à partir de résultats évoquant l’immuable, existent ou se dessinent des perspectives politiques dont la réalisation pourrait chambouler bien des choses : l’avenir de la révision constitutionnelle est incertain car à la merci du moindre rien ; des indices suggèrent que les situations et les rapports de force d’aujourd’hui ne seront pas ceux du proche demain. Alors, quelles perspectives pour les relations entre le siméonisme et la macronie, pour le « Projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République », pour l’alliance Gilles Simeoni-Paul-Félix Benedetti, pour Nicolas Battini ? (d’autres perspectives seront prochainement évoquées)

Macron toujours aussi rancunier que la mule du Pape  ?


Après l’avoir protocolairement et brièvement passée, Gilles Simeoni s’est ostensiblement défait de l’écharpe tricolore de maire de Bastia (samedi 28 mars). Il a rappelé pourquoi il ne l’avait pas fait en 2014 : « Le port de l’écharpe tricolore était, au-delà du message de réconciliation adressé aux Corses, une manière de dire à l’État que notre combat n’est pas contre la République française, dont nous respectons les symboles et partageons les valeurs universelles qui sont aussi celles de la Corse ». Il a expliqué pourquoi il jugeait nécessaire de le faire en 2026 : « Notre combat est contre l’injustice et la négation de ce que nous sommes collectivement, c’est celui d’un petit peuple qui veut être reconnu et construire son destin, et demande à la République française s’il y a de la place en son sein, oui ou non, pour qu’elle reconnaisse ce droit. Le port bref de cette écharpe tricolore en 2026 est cette fois-ci une façon de rappeler à l’État qu’après les douze années qui viennent de s’écouler, le moment est venu pour lui de donner sa réponse. » C’est clair, Gilles Simeoni a voulu signifier une légitime impatience à cause de l’examen maintes fois retardé du « Projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République ». C’est clair, Gilles Simeoni a voulu signifier à l’État qu’il entendait voir enfin aboutir l’interminable processus Beauvau, ainsi que montrer à ses partisans qu’il était prêt à renouer avec la pugnacité du militant. Mais choisir de faire passer ces messages en se défaisant ostensiblement de l’écharpe tricolore était-il pertinent ? Rien n’est moins sûr. Depuis un certain 7 février 2018, date de sa première visite officielle chez nous, il est connu qu’Emmanuel Macron, qui garde certainement un œil sur le dossier corse, n’apprécie guère que l’on gesticule avec les symboles de la République et est au moins aussi rancunier que la mule du Pape. Souvenez-vous, c’était à Bastia : à l’entrée du centre culturel l’Alb’oru, la protection rapprochée du Président de la République avait contraint le président du Conseil exécutif et les autres élus qui étaient invités à écouter son allocution, à lever très haut les bras pour une fouille humiliante ; à la tribune du centre culturel l’Alb’oru, depuis laquelle il devait prononcer son allocution, le Président de la République avait interdit que figure le drapeau corse. Tout ceci, sans doute, en réponse à l’accueil froid et sans drapeau tricolore qui avait été fait, quelques temps auparavant, à Aiacciu, à l’Hôtel de Région, à la ministre Jacqueline Gourault alors également « Madame Corse » —

Kilos de cire et kilomètres de chapelets suffiront-ils ?


Plus de quatre ans après le lancement du processus Beauvau, nos quatre députés et deux sénateurs ont été reçus pour un dîner de travail (mercredi 25 mars), par Françoise Gatel, la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, nouvellement préposée au suivi du dossier Corse. L’essentiel n’a semble-t-il été abordé qu’au dessert. En effet, différents sujets auraient été discutés avant que soit mis sur la table l’épineux dossier « Projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République ». Déconcertant mais, au fond rien ne pressait car, une fois le café avalé (sans doute de travers par certains convives), il est ressorti : que le Projet ne pourra être inscrit à une page Mai de l’agenda des locataires du Palais du Luxembourg pour cause d’embouteillage parlementaire et que cela n’occasionnera ni coups de klaxon gouvernementauxl ni coups de cravache présidentiels ; qu’à partir de juin et jusqu’en septembre (date du renouvellement pour moitié du Sénat), au moins la moitié des sénateurs sera davantage intéressée par faire campagne que par s’intéresser au sort institutionnel de la Corse ; qu’au mieux, l’examen du Projet de loi aura lieu en octobre. Au vu de tout cela, sauf très improbable surprise, même si le Sénat n’est plus embouteillé, même s’il est fait diligence à l’Assemblée nationale, même si par miracle une majorité de sénateurs et une majorité de députés tombent d’accord pour adopter le Projet de loi dans les mêmes termes et sans trop le dénaturer, il faudra allumer de nombreux cierges et beaucoup prier pour que le Congrès du Parlement ayant le pouvoir de valider ou rejeter les révisions constitutionnelles se réunisse avant la fin de cette année. Et il faudra encore consommer moult kilos de cire et égrener moult kilomètres de chapelets pour que trois cinquièmes des parlementaires adoptent le Projet de loi car le jacobinisme est, ces temps derniers, ravivé par les dossiers alsacien (revendication montante que l’Alsace soit détachée du Grand Est, progression de l’autonomisme) et breton (annonce par le député Paul Molac du lancement du mouvement « Faisons Bretagne » ambitionnant de rassembler élus et citoyens favorables à une autonomie de la Bretagne). Ces derniers jours, ont pu être relevés deux épisodes de ce regain jacobin. Le premier épisode a relevé du jacobinisme de « nouveaux féodaux ». Les présidents de dix régions (parmi lesquels la socialiste Carole Delga, présidente de la région Occitanie, souvent présentée par certains chez nous comme une fervente décentralisatrice) ont, dans un texte publié par La Tribune Dimanche, fait connaître leur opposition à la proposition de loi prévoyant un « retour de la région Alsace », en écrivant : « Ce texte servira, s’il acquiert force de loi, à chaque lobby local à revendiquer autonomie et indépendance […] À une époque où le vivre-ensemble national se délite et se trouve même en danger, il faut recoudre plutôt que déchirer, rassembler plutôt que dépecer, fédérer plutôt que diviser ». Le deuxième épisode a relevé du jacobinisme républicain classique. L’ancien ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer et le constitutionnaliste Benjamin Morel ont rédigé et signé un texte, publié dans Figaro Vox, intitulé « Corse, Alsace… le différentialisme contre la France », véritable salve à boulets rouges contre le retour à une région Alsace et contre l’autonomie de la Corse.

Farouche coucou ou serviable canari  ?


Étant dernièrement l’invité de PuliticaMente (magazine politique de RCFM), manifestement galvanisé par sa victoire à Sartè et le choix gagnant d’avoir, à Bastia, poussé son parti dans une alliance, dès le premier tour avec Gilles Simeoni, sans doute aussi stimulé par la peu commune réussite d’avoir fait élire sa sœur Hélène à Bastia et sa sœur Davia à Aiacciu, Paul-Félix Benedetti n’a ni caché son immense contentement, ni retenu ses coups, ni dissimulé ses intentions conquérantes. Il s’est félicité qu’en faisant cause commune avec le siméonisme (que pourtant le groupe Core in Fronte étrille sans ménagement à l’Assemblée de Corse, y compris en rejetant le budget), son parti avait été le sauveur du nationalisme municipal : « On a pris une mesure de sauvegarde, salvatrice, pour le mouvement national ». Il s’est fait Savonarole en invitant « ceux qui veulent quitter la sphère politique nationaliste » à le faire et ne plus se cacher « derrière l’alibi d’un patriotisme ouvert et progressiste ». Il a signifié à Gilles Simeoni qu’avoir contribué à le tirer d’un mauvais pas à Bastia, aurait un prix très élevé lors des élections territoriales de 2028. En effet, il a prévenu qu’une alliance devrait se faire selon les conditions de Core in Fonte (« Selon nos conditions » a-t-il précisément dit). Et pour bien faire comprendre qu’il ne s’agissait pas de paroles en l’air, il a précisé que concernant les concessions faites à l’autonomisme et à l’État durant le processus Beauvau, si la révision constitutionnelle n’était pas adoptée, Core in Fronte reprendrait ses billes : « On a montré une volonté d’apaisement et de respect des institutions françaises […] Si ça vient tant mieux, sinon je passerai à autre chose. On repositionnera notre manière de voir le rapport de force avec l’État. On a joué gagnant/gagnant s’ils veulent jouer perdant/perdant, on le fera. » Il se pourrait bien que, pour conserver Bastia, Gilles Simeoni ait fait entrer dans la douillette cage autonomiste un farouche coucou et non un serviable canari.

Un livreur de crèche désormais Messie ?

En mars 2024, à Aiacciu, au Palais des Congrès, lors du lancem
ent de son parti, Nicolas Battini, le leader de Mossa Palatina, avait qualifié Pierre Savelli de « Grand mufti » et Gilles Simeoni de « Saint-Gilles de Lozzi, protecteur des wokes et des immigrés », après avoir, quelques jours auparavant, affirmé : « Je mènerai à la mairie de Bastia une croisade qui restera dans les annales ». Alors, lorsque le 19 décembre dernier, accompagne de quelques partisans, et brandissant une crèche, l’intéressé a fait irruption à l’hôtel de ville de Bastia et lancé : « On a un cadeau pour Gilles Simeoni. On le dépose où ? », on a pu croire que « la croisade » avait débuté et irait crescendo. Cependant, après cet épisode, rien n’a ressemblé à une campagne de nature à figurer dans les annales des municipales bastiaises. Deux réunions publiques petit format, quelques affichages et distributions de tracts, des prises de parole critiques mais lissées… la routine. On attendait le siège de Jérusalem, on a eu droit à la Guerre des Boutons. Considérant cette tournure des choses et que le maintien au second tour de la liste Unione di i Patriotti (liste Battini qui associait essentiellement Mossa Palatina et le Rassemblement National)) avait facilité la victoire de la liste Simeoni, certains ont cru à un combat arrangé. Il est plus probable que la Guerre des boutons ait résulté d’un changement d’objectif. Battini 2024 voulait un choc frontal et brutal pour imposer, dans le paysage politique corse, l’autonomisme identitaire à partir de Mossa Palatina et d’un partenariat avec le duo très idéologique Eric Zemmour-Marion Marécha, lequel aurait accordé une grande liberté d’action pour abattre le « Grand mufti » ou le « Saint-Gilles », même au prix d’un retrait au second tour. Battini 2026, pour conserver la confiance toute neuve du duo Marine Le Pen-Jordan Bardella désormais « de gouvernement », devait apparaître raisonnable, obtenir un résultat convenable au premier tour et confirmer au second. Alors, au lieu de conduire une croisade, l’intéressé a fait classiquement campagne. Alors, au lieu de se retirer au second tour, ou de se maintenir mollement, il a invité à « taper plus fort » en faveur de sa liste Unione di i Patriotti. Bilan : ayant obtenu un résultat plus qu’honorable au premier tour, ayant conservé une bonne partie des suffrages au second et Francois Filoni ayant été très loin de réaliser le résultat victorieux qu’il se targuait de pouvoir obtenir, Battini 2026 a vu s’ouvrir la route du leadership de l’Unione di i Patriotti. Ceci est d’ailleurs crédibilisé par ce communiqué qui valorise uniquement la personne de l’intéressé : « L’Unione di i Patriotti est désormais présente dans les trois plus grands conseils municipaux de la Corse. C’est une percée historique qui valide de facto l’entente entre Marine Le Pen, Jordan Bardella et Nicolas Battini autour d’une ligne construite sur la volonté de défendre l’identité historique des Corses sur leur terre. Cette démarche électorale va se consolider de mois en mois, d’élection en élection. » Le livreur de crèche est sans doute en train de devenir le Messie de la droite de la droite corse.

Pierre Corsi
Crédit photo : communication Elysée / Core in Fronte / Unione di i Patriotti
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