Il y a cinquante ans, le FLNC voyait le jour
Il y a cinquante ans, au siècle dernier, la situation corse accouchait d’une structure clandestine qui allait changer l’histoire de notre île, de notre peuple : le FLNC.
Il y a cinquante ans, le FLNC voyait le jour
Il y a cinquante ans, au siècle dernier, la situation corse accouchait d’une structure clandestine qui allait changer l’histoire de notre île, de notre peuple : le FLNC. Le Journal de la Corse a préparé, pour célébrer cet anniversaire, un dossier tirant le bilan de ce demi-siècle tourmenté. Le FLNC a connu de multiples scissions, des résurrections sous le même sigle, mais affublé de dates différentes. Il a donné des avatars, des faux-nez qui ont souvent rendu illisible son parcours. Mais il a indubitablement été le marqueur essentiel de notre histoire moderne, tout autant que celui de la France contemporaine. Voici donc un dossier élaboré par le Journal de la Corse nécessairement insuffisant. Mais nous avons voulu privilégier l’analyse plutôt que le factuel.
Entre dix et onze mille attentats
L’Europe occidentale a été le nid de plusieurs formes de violence qui ont toutes éclaté dans des cadres démocratiques, ou prétendus tels. Le plus sanglant a été le conflit irlandais qui, dans sa période moderne, a causé la mort de trois mille personnes, tous camps confondus. Le second est celui du Pays basque, avec huit cents victimes. Le troisième, enfin, est le nôtre, dont il est difficile de chiffrer les morts tant les assassinats dits politiques se sont mêlés à ceux de la voyoucratie. Le plus impressionnant est certainement le nombre d’attentats perpétrés en cinquante ans : entre dix et onze mille, qui ont touché des administrations, des casernes, des gendarmeries, des maisons particulières ou de simples citoyens.
Refus de la modernité ou volonté de s’octroyer un espace de liberté ?
Il est difficile de discerner les raisons profondes de cette révolte organisée, car il n’est pas un siècle de notre histoire qui n’ait connu des crises de violence populaire. À l’origine de la violence clandestine se trouve la fin de la guerre d’Algérie, qui signe à la fois une défaite de cet État que les Corses ont jusqu’alors si bien servi et l’arrivée de douze mille rapatriés d’Algérie, dont il faut souligner que les deux tiers ont des racines en Corse, directes ou par mariage. Mais c’est essentiellement un sentiment d’injustice qui motive les premières actions clandestines. Les rapatriés ont droit à des aides qui ont jusque-là été refusées aux « indigènes ». Il y a ensuite un système politique dit clanique qui, par le biais d’élections truquées, mais également, il faut le reconnaître, grâce à des fidélités familiales qui s’inscrivent dans le patrimoine culturel, donne le sentiment que rien ne changera jamais. Or, la prise de conscience, d’abord régionaliste, puis autonomiste et enfin indépendantiste, provient en partie d’une jeunesse étudiante partie prenante du baby-boom, mais aussi frustrée de ne pas pouvoir accéder aux postes de commande d’une île où ceux-ci sont trustés par les vieux caciques du gaullisme et du radicalisme. La révolte est donc induite par une volonté de changement, mais également par l’effondrement de la société traditionnelle sous les coups d’une modernité extérieure : fuite démographique des villages, poussée touristique, disparition d’une économie locale à cause de l’invasion des produits venus du continent… et un sentiment identitaire jusque-là en sommeil.
La violence, une constante dans l’histoire du peuple corse
Le FLNC est, d’une certaine manière, l’avatar d’une violence omniprésente en Corse depuis des siècles. Mais elle prend alors une tournure politique et historique, avec pour figure centrale la révolution de quarante ans qui s’était achevée en 1768 par la défaite des forces paolines à Ponte-Novu. Cette référence, ainsi que la bataille des Boues rouges, gagnée en 1973 grâce au plasticage d’un des navires pollueurs de la société italienne Montedison, ont fait comprendre à la jeune génération que l’usage de la violence peut malheureusement peser infiniment plus lourd que des tractations pacifiques, mais trop souvent infructueuses.
Une clandestinité qui bouscule les traditions tout en prétendant les restaurer
La clandestinité corse a vraisemblablement sauvé une culture en déshérence et figé l’invasion bétonnière de l’île. Elle était mue par un désir de mener la Corse dans une modernité globale, en même temps que de la ramener à un âge d’or mythique, quand u stintu corsu, ou ce qui était supposé guider une identité éreintée justement par une modernité allogène et invasive, guidait encore la société. C’était là toute la mission que s’était fixée l’organisation clandestine, avec un allant parfois meurtrier qui a fini par exploser sur les propositions faites par le ministre Joxe démontrant que la violence clandestine avait été essentiellement une violence de pression et non de rupture. La division, puis la haine ont fini par l’emporter sur le but originel, avec une tentative de retour à la source traduite par l’assassinat du préfet Erignac. Dès lors, le FLNC est devenu pluriel et la descente aux enfers a commencé pour s’achever en 2014 par un bien discret dépôt des armes, à peine troublé depuis par quelques réminiscences sans lendemain, ce qui a permis l’arrivée aux commandes de l’autonomisme modéré, celui-là même qui avait été débordé en 1976 par la création du FLNC.
La violence clandestine : des origines à la structuration
La violence clandestine en Corse s’enracine dans les années qui suivent l’indépendance de l’Algérie. Dès 1965, une première vague d’attentats frappe la plaine orientale, à Prunelli di Fiumorbu, Linguizetta et jusqu’à Bastia. Le phénomène reste encore diffus, mais s’installe durablement : treize actions en 1966, vingt-deux en 1967, puis trente-cinq en 1968. Cette progression témoigne d’une montée en puissance lente, mais continue, nourrie par un climat de frustration politique et économique. La nuit du 23 au 24 mai 1968 constitue un moment charnière avec le vol massif de 2 500 kilos d’explosifs, de milliers de détonateurs et de cordons. L’opération, revendiquée brièvement par un Comité de Libération, révèle un saut qualitatif dans l’organisation et les moyens. Dans la foulée apparaît Corse libre, première structure clandestine identifiable, qui mêle propagande murale et actions ciblées. Ses attentats visent des symboles administratifs et économiques : préfecture, vice-rectorat, services publics, compagnies de transport. Mais cette première expérience tourne court, rapidement démantelée par les arrestations. Le reflux des actions à la fin des années 1960 ne marque pourtant pas la fin du cycle, seulement une phase de recomposition.
Radicalisation et recompositions militantes
Au début des années 1970, la contestation change de nature. Elle ne se limite plus à des actions isolées, mais s’inscrit dans une critique globale du modèle de développement de l’île. L’incendie de la SOMIVAC en 1970, accusée de favoriser une appropriation extérieure des terres, ou les sabotages répétés de la ligne électrique carbo-sarde traduisent cette dimension économique et territoriale. Dans ce contexte émerge une nouvelle génération militante. Des figures comme José Stromboni incarnent ce passage du régionalisme classique à une logique plus radicale. Passé par différentes structures, il rompt avec les orientations jugées trop modérées et contribue à structurer des réseaux plus offensifs, en lien avec d’autres mouvements indépendantistes. Autour de cercles comme la Jeune Chambre économique de Bastia, se développe une véritable matrice idéologique où se mêlent revendications économiques et affirmation identitaire. Les actions contre l’ORTF en 1971 illustrent également une volonté de s’attaquer au monopole de l’information. La lutte ne vise plus seulement des infrastructures, mais aussi le discours produit sur la Corse. Parallèlement, les mobilisations contre les boues rouges en 1972 ou contre certains projets touristiques marquent un tournant : elles échappent en grande partie aux logiques claniques et contribuent à politiser une partie de la société insulaire.
1973 : affirmation politique et montée de la clandestinité
L’année 1973 constitue un véritable point de bascule. D’un côté, les mouvements légalistes tentent de structurer une réponse politique avec la Chjama di u Castellare, texte fondateur du nationalisme moderne qui réclame l’autonomie. De l’autre, la clandestinité accélère son rythme. Le plasticage d’un navire italien à Bastia lors de la mobilisation des Boues rouges, le blocage coordonné des ports ou encore la multiplication des actions démontre une capacité croissante d’organisation. C’est dans ce contexte que se déclare, en octobre 1973, le Fronte paesanu di liberazione di a Corsica (FPCL). Le choix de la date, anniversaire de la victoire de Borgo, inscrit d’emblée le mouvement dans une filiation historique. Le FPCL revendique rapidement plusieurs attentats et formule un programme structuré : redistribution des terres, priorité à l’emploi local, reconnaissance culturelle. L’année suivante, ses actions se durcissent, visant désormais des bâtiments administratifs, des centres de recherche et des installations militaires. Cette montée en puissance révèle une dynamique nouvelle : la clandestinité ne se contente plus de frapper, elle cherche à incarner une alternative politique cohérente.
L’escalade et la naissance de Ghjustizia Paolina
En 1974, une nouvelle étape est franchie avec la création de Ghjustizia Paolina. Cette organisation, plus radicale, s’inscrit dans une logique de rupture. Inspirée par l’héritage de Pascal Paoli, elle adopte une stratégie offensive et symbolique. L’attentat contre une Caravelle d’Air Inter à Bastia marque les esprits, tout comme celui visant directement la sous-préfecture. Pourtant, paradoxe très corse, ses militants appartiennent pour la plupart au principal mouvement autonomiste, l’ARC dirigé par Edmond Simeoni. Durant l’été, une série coordonnée d’actions étend son influence à l’ensemble de l’île. Les cibles se diversifient : banques, structures touristiques, études notariales, administrations. Pour la première fois, des attentats sont également commis sur le continent, à Nice et à Paris, signe d’une volonté d’internationaliser la question corse. La fin de l’année est marquée par des opérations spectaculaires, dont l’attaque de la préfecture d’Ajaccio au moyen d’un engin dissimulé dans un ballon. La violence change d’échelle et de nature : elle devient à la fois démonstrative, stratégique et profondément politique.
1975 : confrontation ouverte et rupture stratégique
En 1975, la logique de confrontation atteint un niveau inédit. Les « nuits bleues » se multiplient, traduisant une capacité d’action simultanée sur plusieurs points du territoire. Le manifeste de la Pentecôte, allusion évidente à la Toussaint algérienne, diffusé par Ghjustizia Paolina, rejette explicitement toute solution intermédiaire. L’autonomie est dénoncée comme une illusion, seule l’indépendance étant présentée comme horizon légitime. Cette radicalisation idéologique accompagne une montée des tensions sur le terrain. L’épisode d’Aléria, en août 1975, constitue un tournant majeur. L’occupation d’une cave viticole dégénère en un affrontement armé avec les forces de l’ordre. Deux gendarmes sont tués, Edmond Simeoni est arrêté. Une semaine plus tard, lors d’une émeute causée par la dissolution de l’ARC décidée en Conseil des ministres, un CRS est abattu. Le choc est considérable, mais pour une partie des militants, il consacre l’entrée dans une phase assumée de lutte directe contre l’État. À partir de ce moment, la clandestinité considère avoir franchi un seuil décisif. Elle ne cherche plus seulement à alerter ou à peser, mais à imposer un rapport de force.
Vers l’unification : la naissance du FLNC
Après Aléria, la question de l’organisation devient centrale. Malgré les tentatives d’apaisement du mouvement légal, les actions clandestines se poursuivent. Une réunion déterminante se tient chez un militant, rassemblant plusieurs figures militantes issues de différents courants. L’objectif est clair : mettre fin à la dispersion des groupes et créer une structure unifiée capable de porter une stratégie cohérente. Plusieurs organisations acceptent de se dissoudre pour fusionner. Le nom de FLN est d’abord envisagé, mais abandonné en raison de sa connotation trop directement liée aux luttes coloniales étrangères. Le choix se porte finalement sur FLNC, Front de Libération Nationale de la Corse. Le 5 mai 1976, quelques jours avant le procès d’Edmond Simeoni, le FLNC se révèle publiquement lors d’une conférence clandestine organisée dans les ruines du couvent de Casabianca, lieu hautement symbolique où avait été proclamée l’indépendance corse en 1755. Des tracts diffusés à Corte annoncent l’entrée dans une nouvelle phase : celle d’une lutte unifiée, structurée et assumée. La violence clandestine change alors de statut : elle devient un instrument central d’une stratégie politique revendiquée, inscrite dans le temps long et portée par une organisation désormais identifiable. Un an après, le FLNC propose son programme condensé dans un document appelé Le Petit Livre vert clin d’œil au Petit Livre rouge maoïste et au petit Livre vert de Khadafi alors très à la mode dans les cercles d’extrême gauche. On apprendra plus tard qu’il avait rédigé par Jean-Pierre Santini, maoïste et fondateur du petit Partitu corsu per u sucialisimu (PCS) alors même que ce dernier écrira plus tard que la majorité de ses compagnons étaient sans étiquette ou franchement à droite. Mystères d’une Corse à fleur de peau.
P.L.
La création effective du FLNC : 5 mai 1976 racontée par l’un de ses fondateurs, Jean-Pierre Santini qu’il quittera plusieurs mois plus tard sur fond de divergences politiques
« Après de multiples contacts entre le PCS, le FPCL et des militants de base de Ghjustizia Paolina, une réunion générale fut organisée à Pâques dans une ferme aux environs de Ghisonaccia avec pour ordre du jour :
• un accord politique sur la base d’un Manifeste présentant un programme minimum et d’un contrat moral quant au fonctionnement général de l’ensemble de l’organisation ;
• la répartition des responsabilités au sein de la direction politique ;
• la mise en place du dispositif d’intervention pour la première apparition du FLNC et la fixation de la date.
Cette réunion devait se dérouler en présence de représentants des trois tendances constitutives : FPCL, Ghjustizia Paolina et PCS. Si toutes étaient effectivement représentées, je me suis immédiatement rendu compte que le chef du FPCL, Dominique Istria, avait “invité” discrètement du monde dont les facultés d’analyse politique étaient, semble-t-il, limitées. Je constatai aussi la présence de militants que j’avais eu l’occasion de côtoyer au FRC et au PPC ce qui, de prime abord, pouvait indiquer la présence d’une tendance “gauche”. En fait, je compris assez vite que ces quelques “camarades”, fascinés par l’activisme, s’étaient rangés, sans état d’âme, sous la direction des chefs du FPCL. Ce qui m’inquiéta par-dessus tout ce fut l’amorce évidente d’un processus claniste consistant à “faire monter” à la direction politique les “militants” les plus “actifs” ou les plus dévoués à tel ou tel leader. Dès cette première réunion, à l’écoute de discours incohérents et de comportements infantiles, j’eus le pressentiment d’un échec inévitable. Mais il était trop tard. Il fallait tenter de construire une autre Corse avec la somme formidable de toutes ses faiblesses.
La mise au point du programme minimum ainsi que le choix de la dénomination de l’organisation nécessitèrent encore de longues heures de débats. Je me souviens notamment d’un “invité” du FPCL aujourd’hui journaliste dans un quotidien local — qui proposait une “économie interne dans le cadre d’une Europe fédérée” et ne concevait pas que l’on parle d’un Front de Libération Nationale. Manifestement certains étaient là pour défendre les thèses réformistes de l’ex-ARC. On verra comment cette infiltration idéologique de la première heure finira par conduire à une dérive politique mortelle.
C’est donc au forceps qu’avec mon camarade du PCS, nous finîmes par imposer la dénomination de Front de Libération Nationale de la Corse — FLNC que nous proposions depuis plusieurs mois.
J’ai gardé de cette réunion une image étonnante et symbolique. Pour demander à l’un de ses “invités” de se taire afin de ne pas émettre d’opinion lorsque nous présentions nos analyses, le chef du FPCL lui donnait, sans discrétion particulière, de petits coups de pieds. Accompagnant son geste de regards entendus, il signifiait ainsi qu’il fallait nous “laisser dire” et qu’“après on verra”. L’attitude résumait toute la duplicité de ces hommes à qui il ne coûte rien de s’engager sur des mots puisqu’ensuite il y a les faits pour contourner la règle ou trahir le contrat. Personnellement, je n’ai jamais été dupe. J’ai su, dès le début, qu’il faudrait combattre une idéologie aliénante répandue en Corse par des siècles de colonisation.
L’accord sur le Manifeste proposé par le PCS fut réalisé après quelques concessions de notre part notamment sur l’utilisation du terme “nationaliste” auquel nous préférions celui de “patriote”.
Nous nous inquiétions, en effet, des conséquences désastreuses pour la cohérence et la clarté de notre lutte de l’utilisation d’une terminologie douteuse d’autant que nous étions informés de la culture politique de nos interlocuteurs. Leur insistance à utiliser certains mots n’était pas innocente. Beaucoup d’entre eux, à l’instar des leaders autonomistes qu’ils avaient suivis jusque-là, étaient issus de la droite voire de l’extrême droite française. Certains avaient soutenu le combat pour l’Algérie française. On imagine aisément les confusions idéologiques qui ont pu se nouer dans cet esprit. Défenseurs ardents de l’impérialisme français en Afrique du Nord, voilà qu’ils engageaient le fer contre ce qu’ils avaient adoré. Pour eux, le dépassement de cette troublante contradiction, ce fut, tout naturellement, le “nationalisme”, non pas cependant comme expression d’un patriotisme corse exacerbé, mais bien comme celle d’une reformulation de l’intégration idéologique depuis longtemps accomplie dans le giron de l’État français. Ce n’est pas un hasard si ce curieux “nationalisme” contient l’essentiel des thèses autonomistes. Son objet n’est pas la libération de la nation, mais sous prétexte de nation, l’émergence de classes dirigeantes “modernistes”. »
Jean-Pierre Santini (Front de Libération Nationale de la Corse : de l’ombre à la lumière, éd. L’Harmattan, 2000)
Le Manifeste du 5 mai 1976
« Peuple corse.
Une étape décisive dans la lutte de libération nationale de notre peuple a été franchie. Les nationalistes ont décidé de s’unir en créant le FLN, dernière étape de dix ans de lutte. Ils ont adopté le programme suivant :
1. Reconnaissance des droits nationaux du peuple corse.
2. Destruction de tous les instruments du colonialisme français (armée, administration, colons).
3. Instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression des patriotes corses.
4. Réalisation de la réforme agraire pour assurer les aspirations des paysans, ouvriers et intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation.
5. Droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans durant laquelle l’administration se fera à égalité entre force nationaliste et force d’occupation. Cette période de désaliénation permettra à notre peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France. »
Voici plus de deux siècles, l’État français a envahi et annexé par la force notre pays. Depuis, il n’a cessé de détruire notre identité nationale avec l’aide des notables locaux, ces instruments traîtres à la nation.
Le colonialisme français :
• nous a privé de notre indépendance et de notre liberté ;
• il a détruit notre peuple avec la plus grande férocité ;
• il s’est efforcé de nous dénationaliser ;
• il a tenté de rayer notre langue et notre culture par la francisation autoritaire ;
• il n’a eu à notre égard que mépris et racisme ;
• il a écrasé économiquement notre île ;
• il a dispersé ou plutôt déporté notre peuple ;
• il a détruit nos foyers ;
• il s’est servi de notre pays comme réservoir humain de chair à canon pour ses guerres et son expansion coloniale ;
• il a cherché à semer la discorde entre les Corses, aidé dans cette sale besogne des clans ;
• il s’est emparé de nos terres et les a distribuées aux colons français et aux promoteurs ;
• depuis quelques années, il tente sa dernière et meurtrière opération : faire disparaître complètement notre peuple et le remplacer par une population étrangère reprenant point par point l’odieuse politique génoise.
Devant une telle menace de mort, nous ne pouvons pas rester les bras croisés. C’est pourquoi nous nous adressons à tous les Corses pour la libération nationale. Tout patriote doit être un soldat de la lutte de libération nationale décidé à vaincre l’ennemi. Notre lutte doit être organisée et puissante. Tous les patriotes corses doivent rejoindre le Front de Libération Nationale. A libertà o a morte !
Front de Libération Nationale de la Corse — 5 mai 1976 »
Les premiers pas au Front de Pierre Poggioli
tiré de son ouvrage FLNC années 70
Pierre Poggioli, pionnier de Ghjustizia paolina, n’a rejoint le Front que plusieurs après sa création avec des dizaines de militants du groupe qu’il avait constitué la Cunsulta di a Ghjuventù naziunalista corsa, la CGNC. Ses divergences portaient initialement sur la hiérarchie entre appareil politique et appareil militaire. Son arrivée va transformer l’organisation clandestine et lui insuffler une ligne politique ordonnée.
« Depuis plusieurs mois, certains responsables du F.L.N.C. multiplient leurs contacts avec notre mouvance, notamment à Ajaccio où, dans le cadre du C.A.R., je suis sollicité par l’un d’entre eux, ancien du P.S.U. et du P.S. La demande est d’autant plus insistante que, durant l’été 1977, nous avons organisé plusieurs séries d’actions autonomes.
Après de nombreuses discussions avec les militants et responsables les plus motivés, notamment en août lors d’une réunion nocturne sur une plage du Cap, nous nous résolvons à rejoindre l’organisation clandestine. À la fin de l’été 1977, l’heure de franchir le Rubicon a sonné, malgré quelques ultimes réticences pour moi.
…À Ajaccio, nous commençons alors à participer à des attentats avec les militants en place…
Je côtoierai ainsi, sans les connaître – car, à l’époque, la sécurité était stricte et les militants se retrouvaient en cagoule avant d’être véhiculés sur le lieu de rendez-vous pour l’opération –, « l’équipe des vieux », une dizaine de « pères tranquilles », toujours disponibles pour la cause, avec lesquels je participerai à de nombreuses opérations-commandos par la suite. « Rivière » est leur relais avec un des responsables d’Ajaccio.
Début octobre, après certains changements dans la coordination d’Ajaccio, les responsables du F.L.N.C. local insistent pour que je rejoigne la direction. Ce sera chose faite en novembre 1977. Je participe alors pour la première fois à une réunion du « Cunsigliu », Comité directeur du F.L.N.C. Celle-ci a lieu près de Vico, en Corse-du-Sud.
… Après un long trajet en voiture, veillant à ne pas être suivis, nous parvenons à une barrière où un militant en cagoule nous arrête et nous demande le nom de code. Nous répondons : « Nazione ». Il nous laisse pénétrer dans un grand champ au fond duquel se trouve une maison.
Des hommes armés et cagoulés se tiennent tapis dans l’ombre, en protection. L’homme qui, par la suite, se révélera être Michel Artily, militant de la première heure et toujours sur la brèche, nous sert de guide puis nous laisse une fois arrivés dans la maison. Nous montons un escalier et entrons dans une pièce où se trouvent une douzaine d’hommes, tous cagoulés, venus de toutes les régions de l’île. La réunion se déroule en cagoules. On me présente sous mon nom de code et nous entrons dans le vif du sujet.
Après une nuit de discussions animées, nous reprenons le chemin du retour en prenant toujours les mêmes précautions. Je suis assez impressionné par cette prise de contact, car la sécurité et la discipline me paraissent alors exemplaires. Cela ne sera malheureusement pas le cas au fil des réunions et des mois qui suivront…
En dehors des actions sur le terrain auxquelles je participe ainsi que mes amis, je suis régulièrement en contact avec les deux autres responsables d’Ajaccio. Nous nous voyons souvent et participons tous trois aux réunions de la direction du F.L.N.C. Les réunions se déroulent toujours, pour l’heure, en cagoules et nous avons tous un nom de code. Le mien est « Bozzi », car nous adoptons, au niveau de la direction, les noms des élus de nos régions respectives.
J’apprends que le F.L.N.C. est alors réparti en huit régions : Ajaccio, Bastia, Fiumorbo, Casinca, Porto-Vecchio, Corte-Niolo, Cap, Balagne, plus la « Zone France ». La région du Cap dépendra ensuite de la région Bastia et la région Casinca deviendra la région Cervione-Campoloro.
Ma deuxième participation à une réunion de la direction aura lieu dans le Niolo. C’est au cours de cette réunion que nous concrétisons l’idée d’un journal, « Ribellu », que nous estimons indispensable pour notre propagande, pour la revendication de nos actions, mais aussi pour contrer la désinformation des deux quotidiens en place, « Corse-Matin » et « Le Provençal », qui ne nous ménagent guère ou nous ignorent.
À cette époque, il n’y a pas encore de radios libres. L’information par « Radio-Corse » est verrouillée par la Préfecture et s’inscrit la plupart du temps dans une ligne anti-nationaliste, voire anti-corse tout court. Et ce n’est pas le journal « Arritti » de l’U.P.C., avec lequel nous entretenons des relations tendues, qui peut nous soutenir. Le contenu et le format de « Ribellu » sont donc décidés sans plus attendre.
Les régions Bastia et Fiumorbo étant mobilisées sur une opération importante – la base de Solenzara …
Une violence ciblée, entre stratégie économique et affirmation territoriale
L’observation des actions clandestines en Corse, étudiée par le chercheur Xavier Crettiez, révèle une constante : la prééminence des atteintes aux biens matériels, et plus précisément aux biens immobiliers. Près des deux tiers des épisodes recensés s’inscrivent dans cette logique, visant prioritairement des propriétés appartenant à des continentaux, plus rarement à des insulaires aisés, ainsi que des structures commerciales. Ce choix n’est ni accidentel ni opportuniste. Il répond à une rationalité précise, où s’entremêlent financement des organisations, contrôle du territoire et construction d’un discours politique.
L’économie de la clandestinité
La violence dirigée contre les commerces et les entreprises relève d’abord d’une mécanique bien connue : celle de l’extorsion appelée « impôt révolutionnaire » qui sert à payer les permanents mais aussi à acheter l’armement de façon à présenter un apparat de plus en plus belliciste. Le recours à la menace, voire à la destruction, constitue un levier efficace pour imposer des prélèvements réguliers. Ces ressources sont indispensables au fonctionnement des groupes clandestins, qui doivent financer logistique, réseaux et capacités d’action. À ce titre, la violence devient un outil de régulation économique parallèle, permettant à ces organisations de se substituer partiellement à l’État dans sa fonction de prélèvement. Mais cette logique dépasse la seule nécessité financière. En s’attaquant à des acteurs économiques, les clandestins affirment leur capacité à peser sur les dynamiques locales, à orienter les rapports de force et, parfois, à intervenir indirectement dans des conflits liés à l’attribution de marchés ou d’appels d’offres. La violence prend alors la forme d’un arbitrage brutal, où l’intimidation sert à redessiner les équilibres.
Le symbole des résidences secondaires
Les attentats visant les villas, en particulier celles appartenant à des continentaux, s’inscrivent dans une autre dimension. Ils traduisent une dénonciation récurrente de ce qui est perçu comme « une colonisation de peuplement » c’est-à-dire une transformation du territoire au profit d’intérêts extérieurs. Derrière ces actions se construit un discours sur la « dépossession » foncière, la pression immobilière et ses effets sur les équilibres locaux.
À cela s’ajoute une rhétorique environnementale, souvent mise en avant pour légitimer les destructions. Les constructions ciblées, notamment sur le littoral, sont présentées comme des atteintes à un espace naturel fragile. Cette justification, cependant, coexiste avec une réalité plus prosaïque : ces mêmes biens constituent des cibles idéales pour des opérations d’extorsion. Leur isolement, fréquent hors saison, réduit les risques et facilite l’action. L’argument politique et la logique financière se superposent ainsi sans jamais totalement se confondre.
Des cibles financières marginales
À l’inverse, les établissements bancaires apparaissent peu concernés par cette violence. Leur part reste marginale, ce qui témoigne d’une contestation limitée des structures financières elles-mêmes. Lorsque ces institutions sont visées, c’est moins pour leur rôle économique que pour leur visibilité ou leur position dans l’espace urbain. Leur présence dans les centres-villes en fait des symboles accessibles, mais rarement prioritaires.
Il faut également tenir compte de la sociologie d’une partie du milieu nationaliste, historiquement liée au monde agricole, où les relations avec les institutions de crédit ont souvent été empreintes de méfiance assorties de pressions violente afin d’aboutir à des moratoires. Cette distance n’aboutit toutefois pas à une stratégie systématique de confrontation.
Une violence peu idéologique, mais traversée de tensions
Enfin, la violence explicitement dirigée contre des adversaires politiques ou des groupes idéologiques reste très minoritaire si on veut bien excepter la dénonciation des clans. La conflictualité corse ne se structure pas principalement autour d’affrontements doctrinaux ou confessionnels. Elle s’inscrit davantage dans des logiques territoriales et économiques afin de créer un rapport de forces avec l’État. Certaines formes de violence, notamment à caractère raciste, échappent en grande partie aux statistiques. Elles visent en particulier des populations immigrées, souvent installées dans les zones agricoles de la plaine orientale. Peu signalées et rarement judiciarisées, ces manifestations demeurent pourtant visibles dans l’espace public, à travers inscriptions ou intimidations.
Une stratégie cohérente
Au total, la cartographie des cibles révèle une cohérence : la violence clandestine privilégie ce qui est à la fois accessible, rentable et symboliquement chargé. Elle s’inscrit dans un double registre, économique et politique, où l’affirmation identitaire se mêle à des pratiques de contrôle et de financement. Loin d’être anarchique, elle répond à une logique structurée, révélatrice des rapports de force qui traversent la société insulaire. Mais à aucun moment elle ne déborde ce qui aurait pu mener à une rupture définitive avec l’État français. Certes, elle a tué des représentants de force de l’ordre et des civils, mais jamais ne va jusqu’au massacre de masse, signe que les clandestins entendent obtenir des résultats, mais pas l’indépendance.
J.-F. Lanfranchi
Le FLNC perçu par l’État français : un ennemi intérieur soutenu mais vulnérable
À la lecture croisée des rapports parlementaires, des synthèses sénatoriales et surtout des procès-verbaux d’enquête, une image plus nuancée du FLNC se dessine du côté de l’État. L’organisation est perçue comme une menace réelle, enracinée dans une partie de la société corse, mais aussi comme un appareil fragile, traversé de failles humaines que les services savent exploiter.
Une violence enracinée mais tolérée
Les analyses officielles convergent sur un point : la clandestinité ne se développe pas en marge de la société, mais en interaction avec elle. Une forme de sympathie, diffuse, entoure le mouvement. Elle ne signifie pas adhésion massive, mais elle suffit à créer un environnement protecteur. Les notes de police que nous avons consultées évoquent régulièrement des attitudes de réserve, de silence et même de compréhension à l’égard des actions clandestines. Ce climat rend l’action policière et judiciaire plus complexe. Il limite les témoignages, ralentit les enquêtes et permet aux structures clandestines de se reconstituer. Dans les rapports sénatoriaux, cette dimension est clairement identifiée comme un facteur déterminant de la durée du phénomène à l’égal des amnisties. Le FLNC n’est pas seulement une organisation : il est un fait social partiellement accepté.
Des succès policiers liés aux faiblesses internes
Mais cette même documentation révèle une autre réalité, moins souvent mise en avant : les succès policiers tiennent moins à une supériorité technique qu’aux failles internes du mouvement et notamment au retournement de nombreux militants. La lecture des procès-verbaux d’audition est, à cet égard, particulièrement éclairante. Elle montre des militants souvent peu préparés à la clandestinité réelle, davantage portés par l’engagement que formés à ses exigences. Une fois interpellés, certains cèdent rapidement, non sous la contrainte physique, mais sous l’effet de la pression psychologique. Plus frappant encore, de nombreux témoignages font apparaître une forme de vanité militante. Certains interpellés cherchent à se valoriser face aux enquêteurs, revendiquent des actions, détaillent des opérations, livrent des noms ou des structures. Cette volonté d’exister, de prouver son importance, devient un point d’entrée pour les services. Elle transforme l’interrogatoire en source d’informations précieuses. D’autres, moins aguerris, ne résistent pas à la confrontation judiciaire. L’arrestation, la garde à vue, l’isolement suffisent à provoquer des aveux, parfois immédiats. Ces comportements sont relevés de manière récurrente dans les documents internes de l’époque. Ils témoignent d’un décalage entre l’image d’une clandestinité disciplinée et la réalité d’un engagement souvent improvisé.
Des méthodes classiques d’interrogatoires
Contrairement à une représentation largement diffusée dans certains discours militants, les cas de violences policières apparaissent, dans ces documents, comme marginaux. Les rapports insistent davantage sur l’efficacité des méthodes d’enquête classiques : interrogatoires, recoupements, exploitation des contradictions. La pression exercée est avant tout psychologique. Elle repose sur la maîtrise des dossiers, la connaissance des réseaux et la capacité à déstabiliser les individus. Dans ce cadre, les faiblesses personnelles, besoin de reconnaissance, peur des conséquences judiciaires, isolement, jouent un rôle déterminant. Cette réalité est d’autant plus marquante qu’elle contredit l’image d’un affrontement brutal et systématique. Dans la plupart des cas, l’information est obtenue sans recours à la violence, mais par une exploitation méthodique des fragilités individuelles.
Une organisation perméable
Ces éléments conduisent les services de l’État à considérer le FLNC comme une structure perméable. Sa force réside dans son ancrage social et sa capacité à se reconstituer ; sa faiblesse, dans la qualité inégale de ses membres. Les rapports évoquent ainsi une organisation capable d’actions coordonnées, mais dont la discipline interne reste imparfaite. L’absence de formation rigoureuse, le recrutement parfois large, la diversité des profils créent autant de points de vulnérabilité. Chaque arrestation devient alors une opportunité non seulement pour neutraliser un individu, mais pour remonter des réseaux, identifier des complicités, comprendre les modes opératoires. Les succès policiers s’inscrivent dans cette logique cumulative, où chaque faille individuelle fragilise l’ensemble. Au final, la vision de l’État est double. D’un côté, le FLNC est perçu comme un phénomène durable, soutenu par une sympathie diffuse qui complique toute stratégie d’éradication. De l’autre, il apparaît comme une organisation vulnérable, dont les membres ne sont pas toujours préparés aux exigences de la clandestinité.
P.L.
Une bibliographie sommaire
Deux ouvrages de Xavier Crettiez, l’unique chercheur à avoir analysé de façon objective la violence corse. La question corse aux éditions Complexe, Violence et nationalisme aux éditions Odile Jacob.
Viennent ensuite de nombreux auteurs qui ont été acteurs du FLNC au premier rang desquels se situe loin devant les autres Pierre Poggioli, véritable chroniqueur de cette période. Outre le volumineux triptyques Images et écrits d’une lutte, A Fiara éditions, on lira Journal de bord d’un nationaliste corse aux éditions de l’Aube ; FLNC années 70 aux éditions DCL ; Sous la cagoule aux éditions DCL. Jean-Pierre Santini qui fut l’un des pères fondateurs du FLNC a écrit Front de Libération nationale de la Corse : De l’ombre à la lumière aux éditions de L’Harmattan. Sont cités dans ce dossier des éléments extraits de Corse : le terrorisme d’Emmanuel Farruggia et de Paul Serf aux éditions DIE.
Crédit photo : F. Desjobert