Il y a 50 ans , le FLNC , voyait le jour (suite )
Jean-Do et Roccu : deux réalités, deux parcours, même engagement
Jean-Do et Roccu : deux réalités, deux parcours, même engagement
Avant leur adhésion au FLNC. Côté Paris : Jean-Dominique Gladieu, « Jean-Do ». De mère corse (Chisa), de père non corse. Né à Paris et y ayant toujours vécu, sauf séjours de vacances au village maternel. Un frère. Mère fonctionnaire. Bachelier. Cadre dans un grand groupe bancaire. À intégré la lutte nationaliste après Aleria. Côté Corse : Roch Rogliano, « Roccu ». De père (Bastia) et de mère (Omessa) corses. Né à Bastia et y ayant toujours vécu. D’une famille nombreuse, le foyer comptait six enfants. Père cordonnier, mère au foyer. Parcours scolaire interrompu en fin d’année de 5e. Métiers manuels (plomberie, peinture en bâtiment). À intégré la lutte nationaliste avant Aleria. Deux réalités, deux parcours et, un jour, même engagement : intégrer les rangs du FLNC. Ils ont répondu sans détour, ni langue de bois. Leurs conclusions diffèrent dans les termes, mais ne sont pas si éloignées...
Jean-Do : Le Mouvement national se retrouve une nouvelle fois au pied du mur. L’enjeu consiste à reprendre le flambeau de la lutte pour le droit à l’existence du Peuple corse menacée par l’incurie économique et, à l’instar de ce qu’il se passe également en Kanaky, un mécanisme insidieux de substitution de population.
Pourquoi ton engagement nationaliste ? Quels ont été tes motivations, tes « débuts » de militant ?
En fait, les choses ont eu lieu presque d’elles-mêmes. Je suis né à Paris, de mère corse, et j’y ai toujours vécu. J’ai passé mon enfance avec elle, sa sœur, mon frère aîné, ma grand-mère qui ne me parlait que corse. « Mammona, u francese, ùn lu parlava tantu ». Donc, comme Obélix, je suis tombé tout petit dans la marmite ! Pendant ce temps, là-bas dans l’île, à la lueur des premiers attentats à l’explosif dans le Fiumorbu, puis des premières nuits bleues du FPCL et de Ghjustizia Paolina, on s’activait contre la politique coloniale de confiscation des terres par la SOMIVAC au détriment de jeunes corses qui souhaitaient s’installer ou moderniser leur exploitation, et au profit de quelques rapatriés d’Afrique du Nord qui se comportaient en colons. C’était également le temps de grandes mobilisations populaires (contre le déversement des boues rouges, pour la réouverture de l’Université) et du grand mouvement de réappropriation et de création culturelles qu’était le Riacquistu. Apparaissaient des organisations régionalistes puis autonomistes (FRC, ARC, PPC, PPCA…). Ne manquait plus qu’un déclic qui, en 1975, fut Aleria. À l’occupation d’une cave viticole appartenant à un rapatrié d’Algérie impliqué dans un scandale lié à la production au négoce de vinasse, le gouvernement français riposta en dépêchant et déployant sa soldatesque. Résultat : une fusillade à Aleria puis une nuit d’émeute, à la limite de l’insurrection, quelques jours plus tard à Bastia. Et, outre la répression contre les militants de l’ARC et Serge Cacciari, un terrible bilan : trois morts sur la conscience du ministre de l’Intérieur de l’époque. Il convenait alors de répondre à la seule question qui, en l’occurrence, se posait : Chì fà ? Certains avaient trouvé la réponse dès le début des années 1970. Pour ma part, ça a pris plus de temps ! Toujours est-il qu’afin d’apporter un peu d’aide aux militants emprisonnés à la suite des événements d’Aleria et de Bastia, lesquels encouraient la peine de mort, je me suis progressivement rendu coupable « d’assistance à personnes en danger ». J’ai rejoint le Comité Anti Répression, le CAR, puis, plus tard, A Riscossa et le Comité de soutien de Paris aux prisonniers politiques corses, me rendant ainsi coupable « d’assistance à personnes en danger ».
Pourquoi avoir rejoint le FLNC et comment s’est passée « l’intronisation » ?
Cela découlait de ce qui est écrit plus haut. La légitime solidarité envers les victimes de la répression ne se suffisait pas à elle-même. Il fallait populariser les idées des militants emprisonnés ! J’avais pris du galon au CAR et au Comité de Soutien. En effet, lors des soirées en l’honneur des prisonniers, j’étais régulièrement chargé de tenir... la buvette ! Je suppose que, parmi les cadres du Front, certains ont apprécié mon dévouement et donné le feu vert à mon recrutement.
50 ans après : des regrets, des satisfactions ?
Pas besoin d’attendre 50 ans pour éprouver des regrets ! Dès mon arrestation, en 1983, j’ai commencé à en nourrir, non par rapport à ce que j’avais fait, mais par rapport à ce que je ne pouvais, dorénavant, plus faire. Je regrettais également cette fumeuse affaire de faux dollars où je m’étais fourré dans l’espoir d’apporter un peu d’argent frais au Front ! À signaler, néanmoins, de menues satisfactions : quelques belles nuits bleues et un procès durant lequel, mes camarades et moi, n’avons pas manqué d’exercer notre subversif devoir de brocarder et secouer la bien-pensance institutionnelle. Parler de « procès de rupture » serait peut-être prétentieux, mais refus d’un « procès de connivence » ou même cédant aux convenances, sans aucun doute.
Que penser de la situation actuelle ?
Avec le recul, un sentiment forcément mitigé… Nul ne sait ce qu’il adviendra du projet d’autonomie, ni même s’il sera discuté ! Quant à l’autodétermination, n’y pensons pas… Après 50 ans de luttes, on aurait pu espérer un peu mieux ! On peut toutefois reconnaître au nationalisme d’avoir largement contribué à faire évoluer les mentalités. L’antinationalisme, version CFR, n’a plus cours. Nul édile n’interdit aujourd’hui la moindre manifestation culturelle. Et qui aurait imaginé, dans les années 1970, que les nationalistes obtiendraient un jour près de 70 % des voix aux élections ? Sinon, tout reste à faire et des menaces demeurent. Ainsi la Corse est un territoire avec un taux d’autosuffisance agroalimentaire de moins de 10 %. Ainsi la situation démographique est plus que préoccupante. En effet, selon l’INSEE, le taux de fécondité est à son niveau le plus faible depuis 1975. Les naissances sont en chute libre (moins 2,2 % par an en moyenne). Le solde naturel, différentiel naissances-décès, est de moins 1200 personnes alors que la population augmente, 35 200 habitants de plus qu’en 2016. Cet accroissement est dû à un solde migratoire excédentaire (3900 arrivées par an en moyenne). Faute de réagir, les Corses seront condamnés à devenir toujours plus dépendants et minoritaires chez eux. C’est au Mouvement national qu’incombe la tâche d’enrayer ces processus de dépendance et de dilution déjà très avancés.
Quelles priorités ?
Deux priorités. La première : sauver le soldat « autonomie ». Le Mouvement national se retrouve une nouvelle fois au pied du mur. L’enjeu consiste à reprendre le flambeau de la lutte pour le droit à l’existence du Peuple corse menacée par l’incurie économique et, à l’instar de ce qu’il se passe également en Kanaky, un mécanisme insidieux de substitution de population. Ce qui met, une fois de plus, en lumière l’impératif pour le Peuple corse de contrôler les flux migratoires entre l’île et l’extérieur sans se tromper d’ennemi. Il serait facile, mais stérile, de céder à la tentation de la politique du bouc émissaire, en ressassant que la situation actuelle de la Corse résulte de la nature de ses relations avec la France depuis la conquête militaire de 1769. C’est pourquoi le débat autour de l’avenir institutionnel est loin de constituer « un point de détail ». Le projet de loi sur l’autonomie a beau comporter de nombreux manques (pas de notion de Peuple corse, pas de statut de résident, pas de bilinguisme, pas de pouvoir législatif local, etc.), il n’en représente pas moins un embryon d’avancée au regard du statu quo. Quand on doit aller du point 0 au point 10, pouvoir se rendre, ne serait-ce qu’au point 2, c’est déjà se rapprocher de la destination finale. Deuxième priorité : réunir les nationalistes. Pour l’heure, c’est toujours le grand éparpillement ! Cependant, à l’occasion des récentes élections municipales, se sont faites jour des démarches unitaires. Au-delà des mairies gagnées ou conservées, l’intérêt de ces démarches est d’avoir été suscitées, directement ou non, par la « base militante » avant d’être entérinées par les « appareils ». Est-on en train d’assister à un rapprochement entre nationalistes ? L’avenir le dira. Comme il dira, par ailleurs, au sujet des organisations nationalistes qui ont fait le choix (provisoire ?) d’alliances au-delà du Mouvement national (voire avec ses ennemis), si elles envisagent le « retour au bercail » lorsque les contradictions avec leurs nouveaux « alliés » deviendront insolubles ? Quant aux militants restés « pour garder la maison », seront-ils disposés à leur rouvrir la porte ?
Roccu : « Si nous ne réagissons pas rapidement et énergiquement face au défi démographique que représentent une faible natalité, aucune incitation au retour d’une partie de la Diaspora et les vagues d’arrivants, si rien ne change, le peuple corse ne sera bientôt plus, chez lui en Corse, qu’une communauté parmi d’autres. »
Pourquoi ton engagement nationaliste ? Quels ont été tes motivations, tes « débuts » de militant ?
Mon père n’était pas encarté, mais se déclarait communiste. À la maison, on parlait beaucoup politique. Très jeune, avec ma sœur, j’ai défilé le 1er mai derrière le drapeau rouge. À 14-15 ans, je lisais Marx, Lénine, et aussi La Cause du peuple, le journal de la Gauche prolétarienne, organisation maoïste. J’ai aussi lu Front Rouge, le journal du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), parti lui aussi d’orientation maoïste. Je me définissais marxiste-léniniste, tendance maoïste. J’étais pour la dictature du prolétariat. À la maison, nous étions aussi très attachés à la langue et aux traditions corses. Nous ne parlions d’ailleurs que corse. Ma mère respectait les temps du deuil en portant uniquement du noir. Nous célébrions toutes les grandes fêtes religieuses. Le lundi de Pâques, nous faisions la merendella. Mon premier pas vers le nationalisme, mais je n’en avais alors pas conscience, a eu lieu lors de l’affaire des Boues Rouges. J’avais alors un peu plus de 16 ans. Le 18 février 1973, j’ai manifesté avec des milliers de Corses à Bastia, pour dénoncer les rejets en mer de la Montedison et le silence de l’État que nous considérions complice. J’ai été de ceux qui sont entrés à la sous-préfecture, qui y ont saccagé les bureaux et dispersé les documents, qui ont bougé le sous-préfet Miguet. En 1974, j’ai pris la carte du PPC, u Partitu di u Populu Corsu, je l’ai d’ailleurs conservée. Nous étions très critiques à l’encontre d’Edmond Simeoni et de l’ARC car, l’année précédente, ils avaient tardé à se prononcer pour l’autonomie interne que revendiquaient les signataires di a Chjama di u Castellare. J’ai aussi été présent aux Ghjurnate per l’Università di Corti. Enfin, j’ai été acteur des premières représentations d’A Rimigna, la création théâtrale de Dominique Tognotti, à partir de textes de Saveriu Valentini, qui évoquaient les pendus du Niolu, qui s’étaient révolté en 1774 contre la domination française. J’ai incarné Marcu Maria Albertini, le plus jeune d’entre eux, âgé de 15 ans. Avec ce rôle, j’ai ressenti la certitude qu’il existait, un adversaire, un ennemi principal de la Corse et son peuple, l’État colonialiste français.
Pourquoi as-tu rejoint le FLNC et comment cela s’est-il fait ?
J’avais, je l’ai dit, une culture politique révolutionnaire depuis l’adolescence, et lutter pour l’indépendance me séduisait bien davantage que revendiquer l’autonomie interne. J’avais d’ailleurs adhéré à Fronte Corsu qu’animait le regretté Vincent Stagnara, mouvement qui ouvrait la porte à l’autodétermination du peuple corse et donc à l’indépendance. Après Aleria, où je n’étais pas, j’étais dans la rue lors de la « nuit de Bastia » ; une révolte populaire contre la répression à Aleria et surtout contre le comportement agressif et insultant, à l’encontre de la population, de CRS et gendarmes mobiles qui venaient de débarquer. Avec d’autres, j’avais alors lancé pierres et cocktails Molotov toute la soirée et au début de la nuit. Après, il y avait eu des tirs contre les CRS et les gendarmes mobiles. Encore aujourd’hui, j’ignore qui en étaient les auteurs. Bien sûr, je participais aux actions de soutien à Edmond Simeoni et aux autres occupants de la cave Depeille, et à Serge Cacciari qui était accusé d’avoir tiré sur les CRS et les gendarmes lors de la « nuit de Bastia ». Enfin, quelques mois après Aleria, sans appartenance aucune, j’avais participé à une tentative d’incendie du garage d’une gendarmerie au sud de Bastia. Ces actions spontanées et isolées étaient courantes à l’époque, comme d’ailleurs l’usage de sigles éphémères pour les revendiquer. C’est donc logiquement et avec enthousiasme que j’ai pris connaissance de la nuit bleue du 5 mai 1976 et de l’annonce de la création du Front. Mais ce n’est qu’en 1977, que j’ai franchi le pas. Avant cela, en septembre 1976, après une manifestation à Corti contre la présence de la Légion, en réponse à l’assassinat à Bustanicu dans le Boziu, de deux bergers par un légionnaire déserteur, j’avais participé au dépôt d’une charge explosive à l’entrée de la caserne Chabrières. C’était donc en 1977. J’étais à Folelli chez des amis. La personne qui m’a reconduit à Bastia, m’a en route remis ce que l’on appelait « le petit Livre vert », le programme du Front, et m’a demandé si je souhaitais m’engager. J’ai accepté. Quelque temps après, j’ai été intégré dans un groupe en cours de constitution du secteur Bastia-Lupinu. J’ai réalisé des bombages FLNC à Lupinu. Ma première mission importante a été des repérages aux abords du relais hertzien militaire de Fort Lacroix qui, quelque temps après, a été la cible d’un commando du Front. Après les premières arrestations de militants du Front au printemps 1978, j’ai participé à la nuit bleue de riposte de juillet 1978. J’ai aussi été chargé, avec un autre militant, d’assurer la protection nocturne du domicile de la mère de Léo Battesti après qu’il ait dévoilé, à visage découvert, son appartenance au Front. Nous montions la garde, dans une voiture, fusil à pompe en main, pour, le cas échéant, faire face aux barbouzes. Ils ne se sont jamais manifestés. Enfin, j’ai entrepris de recruter. Outre l’action clandestine, comme de nombreux militants, j’étais impliqué dans A Riscossa l’association de soutien aux prisonniers politiques. J’étais un militant nationaliste du jour et de la nuit.
50 ans après, des regrets, quel bilan ?
Je ne regrette ni mon engagement, ni d’avoir vécu trois emprisonnements en 1983, en 1988 et en 1993 selon des conditions souvent très difficiles à vivre, notamment aux Baumettes à Marseille. Je reste persuadé que ce que nous appelions la propagande armée dans le cadre de la lutte de libération nationale, était une nécessité. Le FLNC a permis de faire connaître et légitimer la revendication nationaliste chez nous et à Paris. Nous avons certes fait des erreurs, mais nous avons un temps stoppé la bétonisation, la spéculation, la colonisation de peuplement, et contribué à que soit portée avec quelques succès la revendication de la sauvegarde de notre langue et de notre culture, ainsi qu’à l’obtention d’avancées institutionnelles. Je ne regrette pas, mais j’ai toutefois, aujourd’hui, une forte crainte. En effet, si nous ne réagissons pas rapidement et énergiquement face au défi démographique que représentent une faible natalité, aucune incitation au retour d’une partie de la Diaspora et les vagues d’arrivants, si rien ne change, le peuple corse ne sera bientôt plus, chez lui en Corse, qu’une communauté parmi d’autres. Et non le seul peuple historiquement de droit sur sa terre comme nous le revendiquions. Ce pourtant à quoi il peut prétendre du fait de ses droits nationaux, qui sont ses droits légitimes.
Propos recueillis par Jean-Pierre Bustori