L’aveuglement européen devant la chute de l’Iran
Il se produit aujourd’hui en Europe un phénomène intellectuel presque fascinant : plus les faits deviennent visibles, plus une partie de la presse semble décidée à ne pas les voir.
L’aveuglement européen devant la chute de l’Iran
Il se produit aujourd’hui en Europe un phénomène intellectuel presque fascinant : plus les faits deviennent visibles, plus une partie de la presse semble décidée à ne pas les voir.
Depuis des mois, les commentaires dominants répètent les mêmes formules : « résilience iranienne », « enlisement israélo-américain », « échec stratégique de Washington », « impasse militaire d’Israël ». Or, pendant que ces analyses se multiplient, une réalité beaucoup plus brutale se déroule sous nos yeux : l’écrasement progressif de l’appareil régional iranien.
Les destructions objectives deviennent des « preuves de résilience »
Le Hezbollah libanais, longtemps présenté comme une puissance quasi invincible, a subi des pertes considérables. Les réseaux d’influence de Téhéran reculent. Les infrastructures militaires iraniennes sont frappées régulièrement. Les voies logistiques sont perturbées. Les alliés régionaux de la République islamique vivent désormais sous pression permanente.
Et pourtant, une partie de l’Europe médiatique continue de commenter les événements comme si l’Iran avançait vers une victoire historique.
L’on touche ici à quelque chose de plus profond qu’une simple erreur d’analyse. Nous assistons à la substitution de la grille idéologique à la constatation élémentaire du réel.
Autrefois, l’observateur commençait par regarder les faits avant d’en tirer des conclusions. Désormais, beaucoup semblent partir de la conclusion pour réinterpréter ensuite les faits eux-mêmes. Puisque les États-Unis représentent, dans leur imaginaire intellectuel, la puissance dominante qu’il convient moralement de contester, toute difficulté américaine devient aussitôt une preuve d’échec, tandis que toute défaite de leurs adversaires doit être transformée en signe de résistance héroïque.
Ainsi naît cette étrange situation où des destructions objectives deviennent des « preuves de résilience ».
L’histoire militaire connaît pourtant ce mécanisme depuis longtemps. Les régimes idéologiques interprètent souvent leurs revers comme des victoires morales. Mais ce qui surprend davantage aujourd’hui, c’est de voir une partie de la presse européenne adopter spontanément ce langage de compensation psychologique.
La substitution de l’idéologie au réel
L’hostilité diffuse envers les États-Unis et Israël est devenue si forte dans certains milieux intellectuels qu’elle finit par empêcher une lecture simple des rapports de force.
Or, la géopolitique n’est pas une thérapie morale. Elle sanctionne les réalités.
Il est possible d’éprouver de la méfiance envers Washington. Il est possible de critiquer Israël. Il est même légitime de discuter leurs méthodes ou leurs objectifs. Mais il devient absurde de nier ce qui se déroule concrètement sur le terrain.
L’Iran et ses alliés subissent aujourd’hui une dégradation stratégique majeure.
Et cette dégradation entraînera des conséquences immenses.
La première, paradoxalement, pourrait être la marginalisation accélérée de l’Europe elle-même.
Car pendant que les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe, la Russie, la Chine ou la Turquie raisonnent en termes de puissance réelle, une partie des élites européennes semble enfermée dans une lecture essentiellement morale et idéologique des événements internationaux. L’Europe ne regarde plus le monde tel qu’il est ; elle le réécrit selon ses préférences psychologiques.
Or, les nations qui cessent de voir le réel cessent rapidement d’agir sur lui.
Une Europe de plus en plus isolée
Le plus grave est peut-être ailleurs : cet anti-américanisme réflexe finit par produire une rupture durable avec les États-Unis eux-mêmes, qui demeurent pourtant, que cela plaise ou non, le principal allié stratégique du continent européen.
L’Europe vit sous protection américaine depuis 1945. Son système de sécurité, ses équilibres militaires, une partie de sa stabilité économique et maritime reposent encore largement sur la puissance des États-Unis. Mais au lieu de comprendre lucidement cette dépendance historique, une partie de l’opinion européenne cultive une hostilité presque existentielle envers Washington.
Cette attitude conduit progressivement le continent à l’isolement.
Car en se brouillant continuellement avec l’Amérique tout en étant incapable d’assumer seule sa propre puissance, l’Europe risque de se retrouver dans une position d’extrême faiblesse stratégique. Elle se détache de son allié principal sans disposer pour autant d’une véritable autonomie impériale.
Le résultat est déjà visible : confusion diplomatique, paralysie militaire, dépendance énergétique fluctuante, incapacité croissante à imposer un ordre politique autour d’elle.
Et pendant ce temps, le monde se réorganise brutalement.
Si l’Iran devait finalement subir une destruction durable de ses capacités régionales, ce ne serait pas seulement une défaite pour Téhéran. Ce serait aussi la révélation éclatante de l’impuissance analytique européenne.
Car une civilisation qui refuse obstinément de tirer les conséquences évidentes des faits finit toujours par être gouvernée par ceux qui les regardent sans illusion.
La marginalisation de l’Europe pourrait bien commencer ainsi : non par une invasion, non par une catastrophe soudaine, mais par une incapacité croissante à reconnaître le réel lorsqu’il se déploie sous ses propres yeux.
Jean-Paravisin Marchi d’Ambiegna