Autonomie corse : le consensus le plus étrange de la vie politique française
Il existe aujourd’hui peu de sujets capables de réunir le Rassemblement national et La France insoumise, les socialistes et les écologistes, le bloc présidentiel et les nationalistes corses.
Autonomie corse : le consensus le plus étrange de la vie politique française
Il existe aujourd’hui peu de sujets capables de réunir le Rassemblement national et La France insoumise, les socialistes et les écologistes, le bloc présidentiel et les nationalistes corses. La réforme des retraites a fracturé le pays. L’immigration oppose presque tous les partis. L’Europe demeure un sujet de discorde permanent. Même les crises internationales ne produisent plus les consensus d’autrefois. Pourtant, la Corse a réussi là où tant d’autres dossiers échouent : sur le seul mot d’autonomie, une majorité impressionnante de responsables politiques semble désormais d’accord. Le phénomène mérite d’être observé avec attention, car derrière cette unanimité apparente se cache probablement l’un des plus vastes malentendus politiques de ces dernières années. À entendre les déclarations des uns et des autres, l’autonomie serait devenue une évidence. Les nationalistes la revendiquent depuis des décennies. Le président de la République a ouvert un processus destiné à y conduire. Les socialistes et les écologistes y sont favorables. La France insoumise la défend ouvertement. Même le Rassemblement national a fini par se rallier au principe. Cette convergence est suffisamment exceptionnelle pour susciter une interrogation : comment des familles politiques qui s’opposent sur presque tout peuvent-elles se retrouver sur une question aussi sensible ?
La réponse tient peut-être à une réalité beaucoup plus simple. Tout le monde utilise le même mot, mais personne ne lui donne exactement le même sens.
L’autonomie comme auberge espagnole
L’autonomie est progressivement devenue une sorte d’auberge espagnole institutionnelle dans laquelle chacun apporte ses propres convictions, ses propres limites et ses propres espérances. Pour certains, elle désigne une décentralisation renforcée permettant à la Collectivité de Corse de gérer plus efficacement certaines compétences. Pour d’autres, elle implique un véritable pouvoir normatif capable d’adapter les lois aux réalités locales. Certains y voient un simple aménagement administratif tandis que d’autres y lisent la reconnaissance politique d’une singularité historique.
Cette ambiguïté explique largement le succès du concept. Plus le terme demeure imprécis, plus il rassemble. Chacun peut y projeter ce qu’il souhaite y trouver sans avoir à affronter les contradictions qui apparaîtraient immédiatement si l’on tentait d’en fixer précisément le contenu.
Quatre autonomies pour un seul mot
Le cas du Rassemblement national illustre parfaitement cette situation. Longtemps hostile à toute évolution institutionnelle susceptible de réduire les prérogatives de l'État central, le parti se déclare aujourd'hui favorable à l'autonomie de la Corse. Cette évolution constitue à elle seule un événement politique tant elle rompt avec des décennies de centralisme assumé. Pourtant, lorsque le projet porté par Emmanuel Macron est arrivé devant le Parlement, les élus du RN ont voté contre. Le paradoxe est donc complet. Le parti soutient le principe mais rejette la traduction institutionnelle qui lui est proposée. Il se prononce pour l'autonomie tout en refusant le texte censé lui donner corps. Cette contradiction n'est d'ailleurs qu'apparente. Elle montre surtout que derrière un même mot se cachent des conceptions profondément différentes de ce que devrait être l'avenir institutionnel de l'île.
Les ambiguïtés du projet présidentiel
Les ambiguïtés apparaissent encore plus nettement du côté du bloc présidentiel. Emmanuel Macron a incontestablement ouvert une séquence politique nouvelle en reconnaissant la nécessité d’une évolution institutionnelle pour la Corse. Mais à mesure que les discussions avancent, les contours du projet semblent se rétrécir. Florent Boudié et plusieurs responsables de la majorité ont ainsi dû rappeler à plusieurs reprises les limites de l’exercice. Il ne s’agirait ni de créer un pouvoir législatif autonome comparable à celui existant dans certaines régions européennes, ni de remettre en cause l’unité de la République, ni de partager la souveraineté nationale. À écouter certaines explications venues du camp présidentiel, l’autonomie promise finit parfois par ressembler à une version légèrement enrichie du statut actuel.
Le grand brouillard
Cette prudence généralisée explique probablement pourquoi le débat institutionnel semble parfois tourner en rond. Chacun affirme soutenir l’autonomie, mais personne ne paraît disposé à en assumer ouvertement toutes les conséquences. Dès qu’une compétence nouvelle est évoquée, dès qu’apparaît la question du pouvoir normatif ou de l’adaptation des lois, les lignes de fracture réapparaissent aussitôt. Derrière le consensus affiché demeure donc un conflit latent portant non sur le principe, mais sur son contenu réel.
Les nationalistes eux-mêmes contribuent parfois à cette confusion générale. Lorsqu’ils s’adressent à Paris, ils soulignent volontiers qu’il n’est pas question d’indépendance et que les évolutions demandées demeurent compatibles avec les principes fondamentaux de la République française. Mais lorsqu’ils s’expriment en Corse, ils rappellent tout aussi régulièrement qu’il serait impensable de nier les fondements de l’identité corse, la langue, la culture, la maîtrise du foncier ou encore la reconnaissance politique du peuple corse. Ces préoccupations dépassent largement le cadre d’une simple réforme administrative et renvoient à des questions autrement plus profondes.
La situation devient alors paradoxale. Le même mot sert à désigner des projets parfois très éloignés les uns des autres. Certains parlent d’une collectivité disposant simplement de quelques compétences supplémentaires. D’autres imaginent une capacité réelle à adapter les normes nationales. D’autres encore considèrent l’autonomie comme la reconnaissance institutionnelle d’une communauté historique particulière. Le mot rassemble parce qu’il permet encore d’éviter de choisir entre ces différentes interprétations.
Le jour où il faudra choisir
Cette confusion est d’autant plus remarquable qu’elle touche parfois les formations politiques elles-mêmes. Rien ne garantit que tous les élus d’un même parti mettent exactement le même contenu derrière le terme d’autonomie. Entre les responsables nationaux soucieux de préserver les équilibres institutionnels et les élus locaux confrontés aux réalités du terrain, les nuances peuvent être considérables. Le consensus que l’on observe aujourd’hui entre les partis existe parfois davantage entre leurs directions qu’à l’intérieur même de leurs propres rangs. Là encore, le mot paraît plus solide que les convictions qu’il est censé recouvrir.
Un immense malentendu
Au fond, la situation actuelle repose sur un immense malentendu. Les nationalistes imaginent une reconnaissance politique de la singularité corse. Le bloc présidentiel envisage un cadre strictement encadré par la Constitution. Le RN soutient le principe tout en demeurant prudent sur ses conséquences. LFI défend une autonomie beaucoup plus ambitieuse. Cette coexistence de projets contradictoires est rendue possible par l’extraordinaire plasticité du mot autonomie. Mais le jour où il faudra rédiger les textes, définir les compétences, préciser les pouvoirs normatifs et trancher les questions linguistiques, foncières ou institutionnelles, les divergences apparaîtront immédiatement. Ce qui ressemble aujourd’hui à un consensus pourrait alors révéler sa véritable nature : une addition d’interprétations concurrentes momentanément réunies sous une même bannière. C’est peut-être là le véritable paradoxe corse. Jamais un concept n’aura réuni autant de monde tout en recouvrant des projets aussi éloignés les uns des autres. L’autonomie est devenue un miroir dans lequel chacun aperçoit son propre reflet. Tant que personne n’est contraint de préciser ce qu’il met derrière le mot, l’accord demeure possible. Autonomie ? Certes. Mais laquelle ? Voilà pourquoi, malgré les proclamations d’unanimité, pour l’heure ça ressemble à un grand foutoir.
GXC
Crédits ^photos : France Télévision et
Rassemblement National