• Le doyen de la presse Européenne

Les eaux d’Orezza : une histoire mouvementée entre patrimoine, industrie et bataille juridique

Dossier : D'hier à aujourd'hui Les eaux d'Orezza : N°1

Les eaux d’Orezza : une histoire mouvementée entre patrimoine, industrie et bataille juridique



Il faut quitter la plaine orientale et s’enfoncer dans les routes sinueuses de la Castagniccia pour découvrir, au fond d’une vallée encaissée, l’une des plus anciennes eaux minérales françaises. Rien, aujourd’hui, ne laisse imaginer que cette source discrète a fait connaître le nom d’Orezza jusqu’aux cours d’Europe et dans les plus grandes pharmacies parisiennes.

L’histoire d’Orezza est celle d’une richesse naturelle devenue une aventure industrielle avant de se transformer, près de deux siècles plus tard, en un étonnant feuilleton judiciaire où se mêlent droit public, investissements privés et intérêts économiques. Peu de marques corses peuvent revendiquer une telle longévité.

Une source dont les vertus traversent les siècles
Les habitants de la Castagniccia aiment raconter que les Romains connaissaient déjà cette source ferrugineuse. Rien ne permet toutefois de l’affirmer avec certitude. Les premiers témoignages fiables remontent au XVIIIe siècle. Les habitants viennent alors y puiser une eau naturellement gazeuse, chargée en fer, réputée soulager les états de faiblesse, les anémies et les troubles digestifs.
Très vite, des médecins bastiais puis continentaux s’intéressent à cette source. Les analyses révèlent une eau exceptionnellement riche en fer, mais aussi en bicarbonates, calcium, magnésium et oligoéléments. À une époque où les traitements médicamenteux demeurent limités, ces qualités lui valent une solide réputation thérapeutique.

Le Second Empire ouvre l’âge d’or d’Orezza
Le XIXe siècle constitue un tournant. Le thermalisme connaît un essor spectaculaire dans toute la France. Vichy, Évian ou Vittel deviennent des lieux de villégiature recherchés. Orezza suit le mouvement. En 1856, Napoléon III signe le décret reconnaissant officiellement la source comme eau minérale naturelle. Cette décision autorise sa commercialisation sous le contrôle de l’État et marque la naissance de la marque Orezza.
Autour de la source, des établissements thermaux et des hôtels voient progressivement le jour. Les routes sont améliorées afin de désenclaver cette vallée jusque-là difficile d’accès. Chaque année, des centaines de curistes viennent suivre les cures prescrites par leur médecin.
Les publications médicales de l’époque recommandent Orezza contre la chlorose, une forme d’anémie très répandue chez les jeunes femmes, mais aussi pour les convalescences et certaines affections digestives. Les médecins militaires eux-mêmes préconisent parfois cette eau pour favoriser la récupération des soldats.

Une eau qui conquiert la France
L’exploitation prend rapidement une dimension industrielle. Les premières bouteilles quittent la Castagniccia pour Bastia, puis Marseille et Paris. Leur acheminement relève de l’exploit : elles descendent d’abord la montagne à dos de mulets avant de rejoindre les ports corses.
À cette époque, Orezza n’est pas encore une eau de table. Elle est principalement vendue en pharmacie comme une eau médicinale, souvent sur recommandation des médecins.
La marque acquiert rapidement une réputation nationale. Elle obtient plusieurs récompenses lors d’expositions universelles et de concours internationaux, distinctions qui figurent bientôt sur les étiquettes des bouteilles.
À une époque où la Corse exporte essentiellement des produits agricoles, Orezza devient l’une des premières grandes réussites industrielles de l’île.

L’apogée avant les premières difficultés
Au début du XXe siècle, les thermes vivent leur âge d’or. Chaque saison attire plusieurs centaines de curistes. Les hôtels affichent complet. Commerçants, voituriers, aubergistes et producteurs locaux profitent directement de cette activité qui fait vivre une grande partie de la vallée.
Pendant des décennies, Orezza incarne une Corse dynamique, capable d’exporter un produit reconnu bien au-delà de la Méditerranée. Mais cette prospérité repose sur un équilibre fragile. Les deux guerres mondiales, la concurrence des grandes marques nationales, l’évolution des habitudes de consommation et l’insuffisance des investissements vont progressivement ébranler cet édifice. Après avoir incarné l’excellence du thermalisme corse, Orezza s’apprête à connaître un lent déclin dont beaucoup penseront qu’il sera irréversible.

Pierre Leoni
Crédit photo : JDC
Partager :