• Le doyen de la presse Européenne

« Prisonnier politique » : anatomie d’une expression sans statut

La bataille des mots

« Prisonnier politique » : anatomie d’une expression sans statut



Le projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République » entre dans sa phase parlementaire : son article unique doit être examiné dans l’hémicycle à compter du 16 juin. En toile de fond, une revendication ancienne resurgit, celle du statut de « prisonnier politique » et du rapprochement des détenus nationalistes. La notion renvoie à une histoire complexe où se mêlent engagement militant, violence politique, justice pénale et revendications identitaires.


La bataille des mots

L’expression n’a aucune existence en droit français. Aucun texte ne définit le « prisonnier politique ». Un condamné pour des faits liés au nationalisme purge sa peine comme un détenu de droit commun. Les organisations internationales, elles, posent des cadres. Le terme voisin de « prisonnier d’opinion » a été forgé en 1961 par Peter Benenson, fondateur d’Amnesty International. Amnesty distingue les deux notions : le prisonnier d’opinion est non violent et doit être libéré ; le prisonnier politique a pu recourir à la violence. Le Conseil de l’Europe, lui, retient des critères liés à la violation des libertés fondamentales. En Corse, le mot relève du registre militant. L’État parle de détenus condamnés pour des crimes, parfois de sang ; les nationalistes revendiquent l’appellation de « prisonniers politiques ». Cette absence de définition consensuelle explique pourquoi le vocabulaire lui-même constitue un enjeu politique. Selon les acteurs, les mêmes détenus peuvent être qualifiés de militants incarcérés, de prisonniers politiques ou de condamnés de droit commun.

Une figure construite

La question apparaît dès les années 1970 avec la montée du mouvement nationaliste corse. Les arrestations de militants impliqués dans des actions clandestines alimentent alors une mobilisation durable autour de leur situation carcérale. Pendant plusieurs décennies, les organisations nationalistes font du sort des détenus l’un des principaux marqueurs de leur engagement politique. Les organisations de soutien, comme Sulidarità, structurent cette identité. La revendication survit aux armes : en 2014, les principales composantes du FLNC annoncent la fin de la lutte armée, mais la question carcérale reste centrale. Le 2 mars 2022, tout bascule. Yvan Colonna, condamné pour l’assassinat en 1998 du préfet Claude Érignac, est agressé dans la prison d’Arles par un codétenu radicalisé, Franck Elong Abé. Plongé dans le coma, il meurt le 21 mars, à 61 ans. Sa détention loin de l’île devient le symbole d’une injustice. Les émeutes embrasent l’île, parmi les plus violentes depuis des décennies : en une seule journée à Bastia, 67 blessés sont recensés, dont 44 policiers. Une commission d’enquête parlementaire, dont le rapport est adopté à l’unanimité en mai 2023, préconise de sécuriser Borgo pour permettre le rapprochement. Trois ans après, Franck Elong Abé a été renvoyé aux assises pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste. Le débat institutionnel, lui, arrive enfin au Parlement. En 2025, d’anciens détenus se sont regroupés dans le collectif Patriotti pour dénoncer une « double, triple ou quadruple peine ». Parmi leurs griefs, l’inscription au FIJAIT, le fichier des auteurs d’infractions terroristes, vécue comme une assimilation à l’islamisme.

La double peine

L’autre peine est l’éloignement. La loi encadre le rapprochement familial (article 34 de la loi pénitentiaire de 2009). Mais il n’est pas automatique : nature des faits, durée de peine et comportement entrent en compte. Le centre de détention de Borgo dispose d’un quartier « condamnés » depuis 2002 ; 171 détenus ayant des attaches avec l’île y avaient été affectés, selon un bilan ministériel de 2011. Pour les familles restées sur l’île, chaque visite sur le continent suppose traversée, hébergement et dépenses. La revendication dépasse le seul camp nationaliste : des maires de toutes sensibilités ont voté des motions humanitaires. L’État, lui, s’en tient au « cas par cas ». Quatre ans après l’agression mortelle d’Yvan Colonna, la question du « prisonnier politique » reste sensible. Elle a accéléré certains rapprochements de détenus. Elle a aussi renforcé les discussions institutionnelles entre élus insulaires et État. Mais le statut de « prisonnier politique » n’a pas évolué juridiquement. Le terme demeure un point de friction entre mémoire, revendication politique et cadre légal.

Maria Mariana

Crédits photographiques
• 11528_2026-06-12_Corsica_Géraldine Carvalho_Flickr.jpg : © Géraldine Carvalho_Flickr
Partager :