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« Violences en Corse » : une radiographie sans complaisance de la société corse

Une approche novatrice

« Violences en Corse » : une radiographie sans complaisance de la société corse



Je ne suis pas corse mais basque, un professeur d’histoire qui vit là-bas dans ce pays aujourd’hui divisée en deux. Pourtant la Corse me fascine parce qu’elle est difficile à comprendre. Gabriel Xavier Culioli ne prétend pas être le portier de ce mystère. Mais il cherche et il expose le fruit de ses recherches. À travers ces pages d’une exceptionnelle densité, l’auteur ne se contente pas d’aligner les faits, les assassinats, les révoltes, les attentats ou les affrontements qui ont jalonné l’histoire de l’île. Il propose une véritable grille de lecture permettant de comprendre pourquoi la violence revient avec une telle régularité dans la société corse. L’ouvrage renouvelle profondément un sujet pourtant abondamment étudié en déplaçant la question centrale. Là où la plupart des travaux analysent une violence particulière dans un moment donné, l’auteur cherche à comprendre comment une société produit elle-même des formes successives de violence afin de résoudre les contradictions qui la traversent.

Une approch
e novatrice
L’originalité de cette étude réside dans sa démarche. La violence n’est plus envisagée comme une simple dérive criminelle, une anomalie ou un accident de parcours. Elle devient un phénomène structurel, un langage social, parfois même un mode de régulation.
Cette perspective permet d’établir des passerelles entre des réalités que l’on a souvent tendance à séparer artificiellement : les vendettas, le banditisme traditionnel, les affrontements claniques, les violences politiques, la clandestinité nationaliste et les formes contemporaines de criminalité. L’auteur démontre que ces phénomènes obéissent souvent à des logiques comparables même lorsque leurs acteurs, leurs motivations et leurs justifications changent. Derrière la diversité des formes apparaît une même difficulté à arbitrer certaines tensions autrement que par le recours à la force. Cette réflexion donne au livre une portée qui dépasse largement le simple cadre de l’histoire régionale.

Le poids décisif de la géographie

L’une des grandes qualités de l’ouvrage est de replacer constamment les comportements humains dans leur environnement géographique. La Corse apparaît ici comme une île-montagne dont le relief a profondément façonné les mentalités. Les vallées isolées, les difficultés de circulation, la fragmentation du territoire et la faiblesse des ressources disponibles ont contribué à modeler une société différente de celles qui se sont développées dans les grandes plaines européennes. Cette géographie a limité les possibilités d’accumulation des richesses et empêché l’émergence durable d’une aristocratie toute-puissante capable d’imposer son autorité sans partage.
L’auteur développe alors une thèse particulièrement stimulante : dans une société où les richesses matérielles demeurent limitées, ce sont les richesses symboliques qui deviennent essentielles. L’honneur, la réputation, la renommée, le prestige et le pouvoir politique acquièrent une valeur considérable. Lorsqu’il est difficile de s’enrichir, on se bat davantage pour être reconnu.

Une société où chacun conteste chacun

Le livre montre avec beaucoup de finesse qu’une caractéristique fondamentale de la société corse réside dans la faiblesse relative des hiérarchies. Le berger le plus modeste ne se considère jamais comme inférieur par nature au notable, au signore. Il peut lui obéir mais conserve toujours le sentiment de sa propre dignité et de sa capacité à le contester. Cette situation produit une tension permanente. Le notable a besoin de ses hommes autant que ceux-ci ont besoin de lui. L’autorité n’est jamais totalement acquise. Elle doit être constamment entretenue, démontrée, défendue. Dans un tel contexte, la violence devient fréquemment un moyen de trancher des rapports de force incertains. Cette analyse éclaire avec une remarquable cohérence aussi bien les conflits du Moyen Âge que les rivalités claniques, les insurrections contre Gênes, certaines formes de banditisme ou les affrontements contemporains.

Une réflexion qui dépasse la Corse

L’auteur évite soigneusement le piège du folklore ou de l’exception corse. Son propos ne consiste jamais à présenter les Corses comme naturellement violents. Il cherche au contraire à identifier les mécanismes historiques, sociaux et économiques qui favorisent l’émergence de comportements violents. Cette démarche confère à l’ouvrage une portée universelle. Derrière la singularité corse apparaissent des questions qui concernent toutes les sociétés humaines : comment se construit l’autorité ? Comment se règle un conflit lorsque les institutions paraissent insuffisantes ? Pourquoi certains groupes privilégient-ils périodiquement le recours à la force ? Le lecteur trouve là une réflexion approfondie sur les rapports entre pouvoir, prestige, domination et violence.

Le regard d’un témoin

L’autre force du livre réside dans la position assumée de son auteur. Loin de se présenter comme un observateur extérieur distribuant bons et mauvais points, il revendique sa proximité avec certains des acteurs qu’il évoque et rappelle qu’il a lui-même côtoyé une partie de cet univers depuis de grands voyous jusqu’à des préfets ou encore des dirigeants de la clandestinité. Cette honnêteté intellectuelle donne au récit une authenticité rare. Le ton reste libre, parfois provocateur, toujours argumenté. L’auteur refuse les simplifications confortables et les explications toutes faites. Il interroge aussi bien les responsabilités de l’État que celles de la société corse elle-même. Cette liberté contribue largement à l’intérêt de l’ouvrage.

Une contribution au débat historiographique

L’une des réussites de cet ouvrage est également sa capacité à dialoguer avec plusieurs générations de chercheurs sans jamais se laisser enfermer dans une école de pensée. Gabriel Xavier Culioli mobilise les travaux de nombreux historiens, géographes et sociologues qui ont contribué à éclairer l’histoire de l’île. On retrouve ainsi les apports d’Antoine-Marie Graziani, de Michel Vergé-Franceschi, de Fernand Ettori ou encore de Xavier Crettiez. Mais l’auteur ne se contente jamais d’accumuler les références. Il les met en perspective et construit une interprétation originale. Il cherche à établir des continuités de longue durée permettant de comprendre comment certaines logiques sociales survivent aux changements de régime, aux mutations économiques et aux bouleversements idéologiques. Le lecteur n’a jamais le sentiment de parcourir une simple chronique criminelle ou politique. Il assiste à une véritable exploration des ressorts profonds d’une société dont les violences révèlent souvent davantage la nature que ses discours officiels ou ses mythologies collectives.
Plus encore, cette mise en perspective permet de sortir d’une opposition souvent stérile entre responsabilité individuelle et déterminismes collectifs. L’auteur montre comment les hommes font l’histoire tout en étant façonnés par des structures sociales, culturelles et politiques qui les dépassent. Cette articulation entre les choix des acteurs et les contraintes du milieu constitue l’une des dimensions les plus convaincantes de sa démonstration.

Un livre appelé à faire référence

Par l’ampleur de sa documentation, la richesse de ses analyses et l’originalité de sa démarche, cette histoire des violences corses renouvelle notre compréhension de la société corse en montrant que les violences qui l’ont traversée ne constituent pas une succession d’accidents isolés mais les manifestations successives de mécanismes profondément enracinés dans son histoire, sa géographie et ses structures sociales. Rarement un ouvrage aura proposé une réflexion aussi ambitieuse sur les rapports entre une société et les violences qu’elle produit.
Pour tous ceux qui souhaitent comprendre la Corse au-delà des clichés, ce livre constitue une lecture importante.

J. Etcheverry


L’ouvrage est disponible dans l’ensemble des librairies de Corse. Les lecteurs résidant hors de l’île peuvent également se le procurer sur Amazon.
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