Dossier : Le Réchauffement climatique en Corse suite N° 3
L’agriculture corse face au choc climatique
L’agriculture corse face au choc climatique
L’agriculture ne représente qu’une part relativement modeste du produit intérieur brut corse, mais son importance dépasse largement son poids économique. Elle façonne les paysages, entretient les espaces ruraux, participe à la prévention des incendies et contribue à l’identité même de l’île.
Une activité modeste mais essentielle
La Corse compte aujourd’hui près de 2 800 exploitations agricoles exploitant environ 186 000 hectares de surface agricole utile. Plus de 80 % de ces surfaces sont consacrées à l’élevage et au pastoralisme. L’agriculture occupe ainsi plus d’un cinquième du territoire insulaire. Chaque exploitation qui disparaît contribue à la fermeture progressive des paysages, à l’extension du maquis et à l’augmentation du risque incendie.
Cette agriculture est déjà confrontée à des contraintes naturelles fortes liées au relief, à l’insularité et à la faiblesse du foncier disponible. Le changement climatique ajoute désormais une difficulté supplémentaire qui touche simultanément les cultures, les élevages et les ressources naturelles dont ils dépendent.
L’eau devient le facteur déterminant
L’augmentation des températures accroît les besoins en eau des cultures. Dans le même temps, les sécheresses deviennent plus fréquentes et les précipitations plus irrégulières.
La côte orientale, principal bassin agricole de l’île, concentre l’essentiel des cultures irriguées. Plus de 30 000 hectares sont aujourd’hui considérés comme irrigables grâce aux infrastructures hydrauliques existantes. Mais les besoins progressent rapidement. Selon plusieurs projections réalisées pour le bassin méditerranéen, les ressources en eau pourraient diminuer de 10 à 30 % d’ici le milieu du siècle alors que les besoins d’irrigation augmenteraient dans des proportions comparables.
Cette évolution crée un effet de ciseaux particulièrement préoccupant pour les exploitants. Les besoins augmentent au moment même où la ressource devient plus rare et plus irrégulière.
La clémentine en première ligne
Parmi les productions les plus exposées figure la clémentine corse, véritable emblème de l’agriculture insulaire.
La production annuelle varie généralement entre 25 000 et 35 000 tonnes selon les années. Bénéficiant d’une indication géographique protégée depuis 2007, elle représente plus de 1 300 emplois directs et indirects. Sa qualité repose sur un équilibre subtil entre températures, disponibilité en eau et conditions climatiques automnales.
Les épisodes de sécheresse prolongée peuvent réduire le calibre des fruits, affecter les rendements et accroître les besoins d’irrigation. Les coûts de production augmentent alors que les marges demeurent souvent limitées.
Des vignobles confrontés à une mutation profonde
La viticulture n’est pas davantage épargnée. Avec près de 7 000 hectares de vignes répartis dans neuf appellations d’origine protégée, elle constitue l’une des principales productions agricoles de l’île.
Les professionnels observent déjà une transformation profonde du calendrier agricole. Dans certaines appellations, les vendanges interviennent désormais quinze à vingt jours plus tôt qu’au cours des années 1980. Cette évolution modifie progressivement l’équilibre des vins.
Les raisins accumulent davantage de sucres sous l’effet de la chaleur, ce qui augmente naturellement les degrés alcooliques. À l’inverse, l’acidité tend à diminuer. Les viticulteurs doivent donc adapter leurs pratiques culturales, leurs cépages et parfois même leurs méthodes de vinification pour préserver les caractéristiques des appellations corses.
L’élevage fragilisé
Le pastoralisme constitue le cœur historique de l’agriculture corse. Plus de 150 000 hectares de parcours naturels servent à l’alimentation des troupeaux.
Or les sécheresses répétées réduisent la croissance de l’herbe et raccourcissent les périodes de pâturage. Les éleveurs sont alors contraints d’acheter davantage de fourrages et d’aliments extérieurs.
Dans une île où l’insularité renchérit déjà fortement les coûts de transport, cette dépendance supplémentaire pèse lourdement sur les exploitations. Certaines ont vu leurs dépenses alimentaires augmenter de plusieurs dizaines de pour cent lors des années les plus sèches.
La situation est particulièrement sensible dans les zones de montagne où les marges financières demeurent souvent limitées.
Les châtaigneraies et le miel sous pression
La châtaigne constitue un autre symbole du patrimoine agricole corse. Les vastes châtaigneraies héritées des siècles passés subissent elles aussi les conséquences du réchauffement.
Les sécheresses successives fragilisent les arbres, favorisent certaines maladies et accentuent les effets des parasites. Les récoltes deviennent plus irrégulières et davantage dépendantes des conditions météorologiques de l’année.
L’apiculture connaît des difficultés comparables. La Corse produit habituellement entre 150 et 250 tonnes de miel sous appellation d’origine protégée. Cette production dépend directement des floraisons du maquis.
Lorsque les sécheresses se prolongent, les ressources alimentaires disponibles pour les abeilles diminuent fortement. En 2017, année particulièrement chaude et sèche, certains apiculteurs ont enregistré des pertes de récolte dépassant 50 %.
Les parasites gagnent du terrain
La hausse des températures favorise également le développement de nouveaux ravageurs et de certaines maladies.
Des insectes autrefois limités par les hivers plus froids trouvent désormais des conditions favorables à leur prolifération. Les agriculteurs doivent renforcer la surveillance sanitaire, multiplier les interventions et faire face à des risques nouveaux qui viennent s’ajouter aux difficultés économiques déjà existantes.
Le changement climatique ne modifie donc pas seulement la disponibilité de l’eau. Il transforme progressivement l’ensemble de l’environnement biologique dans lequel évoluent les cultures et les élevages.
La question du renouvellement des générations
Le défi climatique intervient au moment où l’agriculture corse doit déjà affronter une autre difficulté majeure : le renouvellement des exploitants.
Plus de la moitié des chefs d’exploitation ont aujourd’hui dépassé cinquante ans. Dans de nombreuses filières, la transmission des exploitations demeure complexe en raison du coût du foncier, de la faiblesse des revenus et de la pénibilité du métier.
Le changement climatique ajoute une incertitude supplémentaire à une profession déjà soumise aux fluctuations des marchés, aux contraintes réglementaires et aux aléas naturels.
Préserver un modèle agricole
L’agriculture corse dispose néanmoins d’atouts importants. La diversité des altitudes, la qualité reconnue de nombreuses productions et l’expérience acquise par les exploitants constituent des facteurs d’adaptation précieux.
Mais les investissements nécessaires sont considérables : modernisation de l’irrigation, amélioration du stockage de l’eau, sélection de variétés plus résistantes à la sécheresse, évolution des pratiques culturales et adaptation des élevages.
Car derrière les chiffres agricoles se joue une question beaucoup plus large. Dans une île où le maquis et la forêt couvrent une grande partie du territoire, chaque hectare cultivé contribue à maintenir des espaces ouverts, à limiter les risques d’incendie et à préserver des équilibres environnementaux fragiles.
Un patrimoine économique mais aussi culturel
Réduire l’agriculture corse à sa seule contribution économique serait une erreur. L’élevage, le pastoralisme, les vergers, les vignobles ou les châtaigneraies appartiennent à l’histoire profonde de l’île. Même lorsque les Corses ont quitté les campagnes pour les villes ou pour le continent, cette mémoire agricole est demeurée présente dans l’imaginaire insulaire.
Préserver l’agriculture revient donc aussi à préserver une partie de l’identité corse. Cette préservation n’implique toutefois pas l’immobilisme. Le changement climatique peut également constituer une opportunité de transformation. La demande de produits biologiques, locaux et de haute qualité continue de progresser dans toute l’Europe. Avec ses exploitations de taille souvent modeste et la relative préservation de ses espaces naturels, la Corse dispose d’atouts importants pour développer une agriculture à forte valeur ajoutée. L’amélioration des techniques d’irrigation, le goutte-à-goutte, la récupération des eaux de pluie, l’agroforesterie ou encore les cultures adaptées aux contraintes méditerranéennes permettent déjà de réduire fortement les consommations d’eau et d’énergie. Dans un monde confronté aux limites des ressources, la compétitivité ne reposera peut-être plus sur les volumes produits mais sur la qualité, la sobriété et l’excellence des productions. Une partie de l’avenir agricole de la Corse pourrait précisément se construire autour de ce modèle
J.-F. Lanfranchi
Crédit illustration / D.R