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Orezza : la chute puis le sursaut

Dossier : D'hier à aujourd'hui Les eaux d'Orezza : N°2

Orezza : la chute puis le sursaut



Après avoir fait la renommée de la Castagniccia durant près d’un siècle, les eaux d’Orezza semblaient promises à une disparition définitive. Concurrencée par les grandes marques nationales, victime d’un outil industriel vieillissant et du déclin du thermalisme, l’entreprise s’enfonce lentement dans la crise jusqu’à l’arrêt de son exploitation.


Le lent déclin d’un fleuron corse

La Première Guerre mondiale marque un premier coup d’arrêt. Comme toutes les stations thermales françaises, Orezza voit sa clientèle diminuer brutalement. Si l’activité reprend dans les années 1920, elle ne retrouve jamais son éclat d’avant-guerre.
Après 1945, le paysage économique change profondément. Les grandes marques nationales investissent massivement dans la publicité, modernisent leurs usines et développent leurs réseaux de distribution. À l’inverse, Orezza peine à suivre. Les bâtiments vieillissent, les installations deviennent obsolètes et les investissements se font rares.
Le thermalisme entre lui aussi dans une période difficile. Les cures médicales perdent de leur attrait tandis que les consommateurs privilégient les eaux minérales vendues en grandes surfaces. Orezza souffre d’un double handicap : son isolement renchérit les coûts de production et son outil industriel accuse un retard croissant.
Les décennies passent et l’activité décline inexorablement. Les volumes diminuent, les difficultés financières s’accumulent et les fermetures temporaires se multiplient. Au milieu des années 1990, l’exploitation cesse pratiquement. Les bâtiments se dégradent et la vallée perd l’un de ses principaux moteurs économiques. En Castagniccia, rares sont ceux qui croient encore à une renaissance.

Le pari de François-Xavier Mora

C’est pourtant à ce moment qu’intervient celui qui va profondément modifier le destin de la marque.
À la fin des années 1990, l’entrepreneur François-Xavier Mora décide de reprendre une activité que beaucoup considèrent comme condamnée. Le pari est audacieux. Tout est à reconstruire : l’outil industriel, les circuits commerciaux, l’image de la marque et la confiance des distributeurs. En 1998 est créée la Société nouvelle d’exploitation des eaux minérales d’Orezza (SNEEMO). D’importants capitaux sont investis pour remettre le site en état. Une usine moderne d’embouteillage est construite, les chaînes de production sont renouvelées et les normes sanitaires les plus exigeantes sont appliquées.
Parallèlement, un vaste travail est engagé pour repositionner Orezza sur le marché. L’entreprise mise sur ce qui fait sa singularité : une eau naturellement gazeuse, riche en fer et au goût très marqué. Le pari est gagné. Progressivement, les bouteilles réapparaissent dans les commerces corses, puis sur le continent. Les restaurateurs redécouvrent une marque prestigieuse dont l’histoire devient un véritable argument commercial.

Une réussite économique retrouvée

Au fil des années, la production augmente régulièrement. L’usine commercialise aujourd’hui près de dix millions de litres par an, dont environ 20 % sont vendus hors de Corse, sur le continent et à l’export, notamment au Japon.
Le chiffre d’affaires approche les neuf millions d’euros, avec un objectif affiché de dix millions à court terme.
L’entreprise emploie plusieurs dizaines de salariés auxquels s’ajoutent de nombreux emplois indirects dans le transport, la maintenance, la logistique et la distribution. Pour une région comme la Castagniccia, confrontée au vieillissement de sa population et à la disparition de nombreuses activités économiques, Orezza est redevenue un acteur essentiel.
Cette renaissance est d’autant plus remarquable qu’elle intervient dans un secteur dominé par de puissants groupes internationaux. Sans renier son passé thermal, Orezza s’impose désormais comme une eau de gastronomie, appréciée pour son caractère affirmé.

Une réussite bientôt assombrie

Pourtant, derrière ces résultats encourageants, un problème majeur demeure.
Au fil des investissements, une question revient avec insistance : qui est réellement propriétaire d’Orezza ? La source appartient historiquement à la puissance publique. Les bâtiments, les équipements industriels, la clientèle, la marque commerciale et les investissements réalisés relèvent, eux, du secteur privé.
Pendant longtemps, cette coexistence fonctionne sans véritable conflit. Mais à mesure que la valeur économique de l’entreprise augmente, les intérêts divergent. Les désaccords s’accumulent autour des droits d’exploitation, des autorisations administratives et de la propriété des installations. Ce qui n’était au départ qu’une difficulté juridique va progressivement se transformer en une longue bataille judiciaire dont l’issue conditionnera l’avenir même de la plus célèbre des eaux minérales corses.

Pierre Leoni
crédit illustration : JDC

DEUX SIÈCLES DE REGARDS SUR OREZZA

« Les eaux d'Orezza sont parmi les plus ferrugineuses que l'on connaisse. »
— Les premières analyses médicales du début du XIXe siècle soulignent déjà la richesse exceptionnelle de la source en fer naturel.

« Elles conviennent particulièrement aux personnes atteintes de chlorose et aux convalescents. »
— Les traités de médecine du XIXe siècle recommandent régulièrement les cures d'Orezza contre l'anémie, les états de faiblesse et certaines affections digestives.

« Les eaux d'Orezza comptent parmi les plus remarquables des eaux minérales françaises. »
— Les rapports administratifs établis sous le Second Empire accompagnant le décret impérial de 1856 insistent sur la qualité sanitaire de la source.

« Orezza est une richesse naturelle dont la Corse peut s'enorgueillir. »
— La presse insulaire de la fin du XIXe siècle voit dans cette eau l'un des rares produits corses bénéficiant d'une réputation nationale.

« Les bouteilles d'Orezza figurent dans les meilleures pharmacies. »
— Les annonces publicitaires de la Belle Époque rappellent que l'eau est d'abord considérée comme un produit thérapeutique avant de devenir une boisson de consommation courante.

« Orezza est une eau de santé avant d'être une eau de table. »
— Cette formule revient fréquemment dans les documents commerciaux de la première moitié du XXe siècle.

« Nous avons trouvé un site abandonné qu'il fallait reconstruire presque entièrement. »
— François-Xavier Mora évoquera ainsi, des années plus tard, l'état des installations lors de la reprise de l'exploitation à la fin des années 1990.

« Sauver Orezza, c'était sauver un morceau du patrimoine économique de la Corse. »
— Cette idée revient à plusieurs reprises dans les débats de l'Assemblée de Corse précédant le rachat des actifs et la mise en place de la nouvelle gouvernance.

« La propriété de la ressource doit demeurer publique. »
— Ce principe, rappelé par les juridictions administratives au cours des différents contentieux, constitue le fondement de la solution retenue.

« Orezza n'est pas seulement une entreprise ; c'est un patrimoine collectif. »
— Cette formule résume l'esprit de la SCIC créée en 2025, qui associe la Collectivité de Corse, les salariés, les communes et les partenaires économiques dans une gouvernance partagée.

En près de deux siècles, le regard porté sur Orezza a profondément évolué. Eau médicinale prescrite par les médecins, produit de prestige sous le Second Empire, fleuron industriel de la Corse, entreprise sauvée de la disparition puis exemple original de gouvernance coopérative, elle est devenue bien davantage qu'une simple eau minérale : un symbole du patrimoine économique insulaire.
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