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Dossier: Le Réchauffement climatique en Corse suite N° 2

L’eau, le grand défi stratégique de la Corse : le paradoxe d’une île riche en eau

L’eau, le grand défi stratégique de la Corse : le paradoxe d’une île riche en eau



À première vue, le problème paraît incompréhensible. La Corse est l’un des territoires les plus arrosés du bassin méditerranéen. Les précipitations dépassent souvent 1 000 millimètres par an et atteignent localement plus de 2 000 millimètres dans les massifs montagneux. Les sommets corses captent les perturbations venues de la mer et alimentent torrents, rivières et sources qui ont longtemps donné l’image d’une île riche en eau.


Pourtant, chaque été ou presque, les arrêtés de restriction se multiplient. Les tensions apparaissent dans plusieurs microrégions et les inquiétudes reviennent concernant l’approvisionnement des populations, de l’agriculture et du tourisme.
Le paradoxe n’est qu’apparent. L’essentiel des précipitations tombe durant l’automne et l’hiver avant de rejoindre rapidement la mer. Une part importante de cette ressource n’est pas stockée. L’eau est abondante lorsque les besoins sont faibles et insuffisante lorsque la population de l’île double sous l’effet de la saison touristique.



Le réchauffement accentue les déséquilibres

Le changement climatique vient aggraver cette situation. Les températures plus élevées augmentent l’évaporation des sols, des retenues et des cours d’eau. Les épisodes de sécheresse deviennent plus fréquents et plus longs tandis que les précipitations se concentrent davantage sur quelques épisodes parfois violents. Les effets sont déjà mesurables. Les débits des cours d’eau corses ont diminué de 20 à 30 % par rapport aux années 1980. Depuis les années 1990, la fréquence des années considérées comme sèches est passée d’une année sur cinq à une année sur deux. Cette évolution résulte à la fois de températures plus élevées, d’une évapotranspiration accrue et d’une modification du régime des précipitations. Les pluies tombent davantage sous forme d’épisodes brefs et intenses qui ruissellent rapidement vers la mer sans recharger efficacement les nappes et les réserves naturelles. La neige, qui constituait autrefois une réserve d’eau naturelle libérée progressivement au printemps, se fait plus rare et fond plus rapidement. Les cours d’eau sont alors moins alimentés au moment même où les besoins augmentent. En montagne, le phénomène est particulièrement préoccupant. La hausse des températures dépasse déjà 5 °C depuis 1970 autour de 2 000 mètres d’altitude. Les précipitations tombent de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Or le manteau neigeux constituait un réservoir naturel qui alimentait progressivement les rivières au printemps et au début de l’été. Sa diminution transforme profondément le fonctionnement hydrologique de l’île.

Cette évolution modifie en profondeur le cycle de l’eau. Les rivières connaissent des débits plus faibles durant l’été alors que les consommations progressent sous l’effet du tourisme, de l’urbanisation et des besoins agricoles.



Le défi des infrastructures

Le véritable sujet n’est donc plus seulement la quantité d’eau tombant du ciel mais la capacité à la conserver. Depuis plusieurs années, les responsables de l’hydraulique insulaire alertent sur le manque de capacités de stockage. Près de 240 millions d’euros d’investissements sont programmés entre 2022 et 2035 pour renforcer les infrastructures hydrauliques de l’île. Barrages, réseaux, stations de pompage et retenues doivent permettre d’améliorer la sécurité d’approvisionnement. Mais la question des retenues collinaires reste particulièrement sensible. Nombre d’experts estiment que la Corse n’a pas suffisamment investi dans ces ouvrages capables de conserver une partie des eaux hivernales pour les restituer durant les mois les plus secs. Chaque année, des millions de mètres cubes rejoignent la mer alors qu’ils pourraient contribuer à sécuriser l’approvisionnement estival. À cette difficulté s’ajoute celle des réseaux de distribution. Dans certaines communes, les pertes d’eau atteignent encore des niveaux particulièrement élevés. Des millions de mètres cubes disparaissent chaque année dans des canalisations vieillissantes avant même d’arriver chez les usagers. Cette eau perdue représente une ressource qui ne pourra plus être mobilisée lorsque les sécheresses deviendront plus fréquentes.



Une agriculture en première ligne

L’agriculture figure parmi les secteurs les plus exposés. Les besoins d’irrigation augmentent alors même que la ressource devient plus irrégulière. Les cultures emblématiques de l’île, qu’il s’agisse de la clémentine, de la vigne, de l’olivier ou du maraîchage, dépendent directement de la disponibilité de l’eau durant les mois les plus chauds.

Les conséquences économiques sont déjà visibles. L’année 2017, marquée par une sécheresse exceptionnelle, a provoqué d’importantes pertes pour plusieurs productions insulaires, notamment le miel, les châtaignes, les clémentines et la viticulture. En 2019, certaines exploitations viticoles ont enregistré des baisses de récolte comprises entre 20 et 25 %.

Les exploitants doivent désormais composer avec des périodes de sécheresse plus longues et des épisodes climatiques plus imprévisibles. À terme, certaines productions pourraient être remplacées ou complétées par des cultures davantage adaptées aux nouvelles conditions climatiques, comme l’olivier, le figuier ou la pistache.



L’eau et le risque incendie

La question de l’eau est également indissociable de celle des incendies. Une végétation plus sèche, des sols déshydratés et des périodes sans pluie plus longues créent les conditions favorables aux grands feux. Chaque litre stocké durant l’hiver constitue aussi une ressource précieuse pour la lutte contre les incendies et pour le maintien de l’humidité des écosystèmes. À mesure que les épisodes de sécheresse s’allongent, la gestion de l’eau devient également un outil de prévention des catastrophes naturelles.



L’eau au cœur de l’économie insulaire

La question hydraulique dépasse largement le seul cadre environnemental. Elle conditionne directement le développement économique de la Corse. Le tourisme représente près de 39 % du produit intérieur brut régional et concentre une part importante de la consommation d’eau durant les mois d’été, précisément lorsque la ressource est la plus rare.

Cette coïncidence entre pic de fréquentation et tensions hydriques constitue l’un des grands défis des décennies à venir. La croissance démographique du littoral, l’augmentation des besoins agricoles et l’évolution du climat exercent une pression croissante sur des ressources qui deviennent plus irrégulières.



Un enjeu majeur du XXIe siècle

Longtemps considérée comme acquise, l’eau devient progressivement une ressource stratégique. Elle conditionne l’agriculture, le tourisme, l’alimentation des populations et la prévention des incendies. La Corse ne manque pas d’eau par nature. Elle est confrontée à un décalage croissant entre la période où l’eau est disponible et celle où elle est nécessaire. Le défi des prochaines décennies consistera donc à mieux conserver, mieux distribuer et mieux gérer cette ressource devenue l’un des principaux enjeux de l’avenir de l’île.



Une pression démographique croissante

Le défi de l’eau ne dépend pas uniquement du climat. Il résulte également de l’évolution démographique de l’île. La population permanente de la Corse dépasse désormais 360 000 habitants et peut pratiquement doubler durant certaines semaines estivales. Dans plusieurs microrégions littorales, la consommation d’eau atteint alors des niveaux sans commune mesure avec ceux observés durant le reste de l’année.

Cette concentration saisonnière des besoins complique considérablement la gestion de la ressource. Les infrastructures doivent être dimensionnées pour répondre aux pics de consommation estivaux alors même que les réserves naturelles sont à leur niveau le plus bas. À cela s’ajoutent les besoins liés aux espaces verts, aux activités touristiques, à l’hébergement et à l’agriculture qui doivent souvent puiser dans les mêmes ressources.

Les spécialistes redoutent ainsi moins une disparition de l’eau qu’une multiplication des conflits d’usage. Dans les décennies à venir, il faudra arbitrer de plus en plus souvent entre les besoins agricoles, l’alimentation des populations, les activités économiques et la préservation des milieux naturels. Cette question, longtemps considérée comme technique, devient progressivement un véritable enjeu d’aménagement du territoire et de cohésion sociale.



Pierre Leoni
Crédit photo : France 3 Corse Via Stella
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