Le départ du recteur : une étincelle de trop avant la rentrée ?
Un limogeage qui ne dit pas son nom
Le départ du recteur : une étincelle de trop avant la rentrée ?
Le remplacement du recteur Rémi-François Paolini n’est pas un simple changement administratif. Il pourrait bien constituer le premier acte d’une rentrée politique dont personne, ni à Paris ni en Corse, ne mesure encore véritablement les conséquences. Car le départ du recteur intervient à un moment où tous les ingrédients d’une confrontation sont réunis : un projet d’autonomie qui s’apprête à entrer dans sa phase parlementaire devant le Sénat, une question linguistique devenue plus sensible que jamais, une nouvelle rectrice appelée à prendre ses fonctions sous les projecteurs, et une opinion publique convaincue que le représentant de l’État a été sanctionné précisément pour son engagement en faveur du bilinguisme. Rarement une décision concernant l’Éducation nationale aura été aussi lourdement chargée de signification politique.
Un limogeage qui ne dit pas son nom
Officiellement, il ne s’agit que d’un mouvement dans la haute administration. Les recteurs sont nommés en Conseil des ministres et peuvent être remplacés à tout moment. C’est le droit le plus strict du gouvernement. Mais chacun connaît également les usages de la haute fonction publique. Lorsqu’un recteur quitte une académie après un mandat jugé satisfaisant, il retrouve généralement une autre académie ou une fonction d’importance comparable. Ce n’est manifestement pas le cas de Rémi-François Paolini. Son départ ne s’accompagne d’aucune nouvelle affectation de même niveau. Il est donc difficile de ne pas y voir un véritable limogeage, même si ce mot ne sera naturellement jamais prononcé. La chronologie est d’ailleurs particulièrement éclairante. Dès l’automne dernier, son remplacement semblait envisagé. Beaucoup se souviennent alors de l’intervention directe de Gilles Simeoni auprès d’Emmanuel Macron afin d’obtenir son maintien. L’opération avait été présentée comme une victoire politique du président du Conseil exécutif. Avec le recul, il est pourtant permis de penser que cette initiative n’a pas arrangé les affaires du recteur. Non parce qu’il bénéficiait d’un soutien politique, mais parce que celui-ci fut particulièrement public. Or un recteur n’est pas un élu. Il représente l’État. Son autorité repose précisément sur la distance institutionnelle qui le sépare des responsables politiques locaux. En faisant publiquement de son maintien un combat personnel, Gilles Simeoni brouillait malgré lui cette frontière. À Paris, certains ont pu considérer que le représentant de l’État apparaissait désormais comme le recteur soutenu par le président de l’exécutif corse. Dans un univers administratif où les symboles comptent parfois autant que les décisions, ce manque de discrétion a vraisemblablement pesé davantage qu’on ne l’a imaginé sur le moment. Ce qui avait été présenté comme une victoire ressemblait finalement davantage à un simple sursis.
Quand la langue devient un enjeu de pouvoir
Le véritable problème est ailleurs. Depuis deux ans, Rémi-François Paolini s’était imposé comme un interlocuteur apprécié d’une grande partie du monde éducatif corse. Son soutien au bilinguisme était assumé. Dans son dernier entretien accordé à Corse-Matin, il déclarait notamment : « C’est sérieusement l’apprentissage de la langue corse. C’est une chance pour nos enfants. » Il ajoutait encore : « Il a incontestablement fait progresser la langue corse et le bilinguisme. » Ces propos, parfaitement cohérents avec la politique conduite dans l’académie depuis plusieurs années, ont sans doute contribué à renforcer son image auprès des élus insulaires. Mais ils ont aussi pu nourrir, dans certains cercles parisiens, le sentiment que le rectorat accompagnait une évolution politique dépassant le seul cadre scolaire. Qu’importe, au fond, que cette perception ait été juste ou non. Dans les plus hauts niveaux de l’État, les perceptions produisent souvent des effets bien réels. Dès lors que le débat sur la langue cesse d’être uniquement pédagogique pour devenir institutionnel, le représentant de l’État se retrouve exposé. Rémi-François Paolini en a probablement fait les frais.
Une prophétie déjà en train de se réaliser
Il est difficile, dans ces conditions, de ne pas relire ce qu’écrivait Caroline Siciliano dans le Journal de la Corse du 26 juin dernier : « Après une autonomie au goût d’inachevé, la bataille pour la langue pourrait devenir la nouvelle cause sacrée destinée à canaliser les déceptions et préparer les affrontements politiques de demain. » La formule pouvait sembler sévère il y a presque deux mois. Elle apparaît aujourd’hui d’une étonnante justesse. Car tout indique que le débat politique va désormais se déplacer. Jusqu’à présent, l’autonomie occupait le devant de la scène. Demain, c’est peut-être la langue qui concentrera toutes les passions. Or une bataille linguistique est infiniment plus simple à mener qu’un débat constitutionnel. Elle mobilise davantage les émotions que les subtilités juridiques. Elle permet des oppositions plus tranchées. Elle offre des symboles immédiatement compréhensibles. Et c’est précisément dans ce contexte qu’arrive une nouvelle rectrice.
Une rentrée sous haute tension
Nathalie Mons prendra ses fonctions dans des conditions particulièrement délicates. Son profil est celui d’une universitaire reconnue, spécialiste des politiques éducatives. Mais en Corse, elle découvrira rapidement qu’aucune décision concernant l’école n’est totalement scolaire. Chaque arbitrage sur le bilinguisme, sur les filières immersives, sur la place de la langue corse ou sur les relations avec la Collectivité sera immédiatement interprété à travers un prisme politique. Elle deviendra malgré elle l’un des principaux personnages de la rentrée. Les associations de défense de la langue attendront des gestes. Les élus nationalistes réclameront des engagements. Les opposants dénonceront la moindre évolution. Quant au gouvernement, il observera avec attention la manière dont sera réaffirmée l’autorité de l’État. Autrement dit, la nouvelle rectrice hérite d’un dossier où chaque décision pédagogique est susceptible de devenir un affrontement politique.
Le plus mauvais calendrier possible
C’est sans doute ici que réside la véritable erreur du gouvernement. Si l’objectif était d’apaiser les tensions, le calendrier choisi paraît difficilement défendable. En décidant ce changement quelques semaines avant la rentrée, l’exécutif ouvre lui-même une séquence de débats qu’il aurait sans doute préféré éviter. Car dans quelques mois, le projet d’autonomie arrivera devant le Sénat. Or la majorité sénatoriale est largement dominée par la droite, déjà très réservée sur toute évolution institutionnelle concernant la Corse. Si, au même moment, l’île s’embrase autour de la langue, il est difficile d’imaginer que cela facilitera les discussions parlementaires. Bien au contraire. Les plus sceptiques y verront la confirmation de leurs inquiétudes. Ils considéreront que toute avancée institutionnelle nourrit des revendications toujours plus importantes. Le pouvoir central risque donc de fragiliser lui-même le texte qu’il souhaite défendre. Mais l’effet inverse est tout aussi prévisible. En Corse, cette décision offre aux mouvements les plus radicaux un symbole d’une puissance considérable. Un recteur apprécié pour son engagement en faveur du bilinguisme quitte ses fonctions sans retrouver un autre rectorat. Beaucoup y verront une sanction politique. Qu’elle soit réelle ou seulement supposée importe finalement peu. En politique, les symboles vivent souvent de leur propre existence. Il devient alors très facile de transformer un changement administratif en combat identitaire.
Une décision qui pourrait satisfaire personne
C’est tout le paradoxe de cette affaire. La majorité territoriale perd un interlocuteur qu’elle estimait. Le gouvernement prend le risque d’alimenter un procès en recentralisation au moment même où il cherche à convaincre de sa volonté de dialogue. Les partisans de la langue trouvent un nouveau motif de mobilisation. Les adversaires de l’autonomie voient leurs craintes renforcées. Quant à la nouvelle rectrice, elle prend ses fonctions au cœur d’une tempête qu’elle n’a évidemment pas provoquée. On voulait sans doute tourner discrètement une page administrative. On risque d’ouvrir une crise politique. Car la rentrée ne portera probablement pas seulement sur les effectifs scolaires, les programmes ou les résultats des examens. Elle pourrait devenir le théâtre d’une bataille autrement plus vaste, où la langue corse servira de point de ralliement, de ligne de fracture et peut-être même de substitut au débat sur l’autonomie. En voulant régler un dossier au cœur de l’été, le gouvernement a peut-être créé les conditions d’un affrontement qu’il espérait précisément éviter. Il arrive qu’une décision administrativement légitime soit politiquement maladroite. Celle-ci pourrait bien en être l’illustration. Et, dans cette affaire, il n’est pas certain qu’il y ait, à l’arrivée, le moindre vainqueur.
GXC
crédit photo et illustration: DR et JDC