Filière forêt-bois : en friche ou en développement ?
Le Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029) est présenté comme étant à la fois un document stratégique et une feuille de route opérationnelle, ......
Filière forêt-bois : en friche ou en développement ?
Le Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029) est présenté comme étant à la fois un document stratégique et une feuille de route opérationnelle, comme pouvant faire évoluer les forêts publiques et privées d’une dimension de patrimoine naturel vers une dimension de filière économique générant de l’emploi, des activités et de la valeur ajoutée, tout préservant les milieux et la biodiversité. Cela n’est pas l’avis de tout le monde.
La forêt n’est pas qu’un poumon vert et un espace naturel. Son bois a longtemps été une ressource vitale pour l’homme. Cela reste vrai dans de nombreuses régions du monde. En revanche, dans les pays riches et développés, le bois est plutôt une ressource économique et son exploitation donne lieu à une filière comportant de nombreuses activités (et à de nombreux métiers). Au niveau national, depuis la Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014, la filière forêt-bois est organisée et développée à partir : du Programme national de la forêt et du bois pour la forêt publique et privée qui définit les orientations stratégiques ; du Contrat stratégique de filière qui traduit les orientations stratégiques en engagements concrets entre d’une part, l’État, et d’autre part, les organisations professionnelles, les représentants des entreprises et les partenaires de la filière. La stratégie nationale concerne aussi la Corse.
Entre les années 2019 et 2021, les services de l’État ont travaillé à l’élaboration d’un Programme pour la Forêt et le Bois de Corse (2021-2030). Ayant été élaboré sur la base du Programme national et sans réelle concertation, et en conséquence sans véritable adaptation aux spécificités de la Corse, ce programme a fait l’objet de nombreuses critiques. Lors des Assises de la montagne (Montegrossu, février 2022), la Collectivité de Corse, ses offices et agences, les partenaires institutionnels, les chambres consulaires, les professionnels de la filière, le Collectif Furesta Corsa rassemblant différents acteurs de la forêt corse (professionnels, élus, communes forestières, syndicats, associations, enseignants…) se sont engagés à construire une nouvelle stratégie de gestion et de développement pour la filière forêt-bois. Une concertation et un travail avec toutes les parties intéressées ont alors été menés durant près de deux ans.
5 axes, 5 objectifs et 26 fiches action.
L’aboutissement a été la rédaction d’un rapport Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029) s’articulant autour de 5 axes, 5 objectifs et surtout 26 fiches action. Du contenu de ces fiches ressortaient notamment les propositions suivantes : désenclavement des zones d’exploitation ; amélioration des techniques d’exploitation ; gestion durable de la ressource ; sécurisation de l’approvisionnement des utilisateurs ; renforcement de l’offre de formation, de recherche et d’innovation ; incitation à la synergie et/ou au regroupement des acteurs ; aide aux exploitants, entreprises et artisans pour développer leur compétitivité et rechercher des financements publics ; adaptation de la fiscalité ; nouvelles instances de concertation et de gouvernance ; gestion par massif ; certification bois de corse ; développement de la demande locale notamment à partir de la commande publique et du BTP ; transformation sur place du bois plutôt que l’exporter ; production de bois énergie… (détail des axes, objectifs et fiches action : https://www.isula.corsica/assemblea/docs/rapports/2023E7353-annexes.pdf) En décembre 2023, le rapport a été soumis à l’examen et l’approbation de l’Assemblée de Corse. Les débats ont fait apparaître que tous les intervenants, comme Julien Paolini, Conseiller exécutif en charge de l’urbanisme, du logement et du foncier, constataient « un effondrement » de la filière forêt-bois. La majorité siméoniste a présenté le Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029) comme étant une réponse ambitieuse et conséquente. Elle l’a décrit comme venant compléter le Programme pour la Forêt et le Bois de Corse (2021-2030), comme étant à la fois un document stratégique et une feuille de route opérationnelle, comme pouvant faire évoluer les forêts publiques et privées d’une dimension de patrimoine naturel vers une dimension de filière économique générant de l’emploi, des activités et de la valeur ajoutée, tout préservant les milieux et la biodiversité.
Pas d’unanimité
Logiquement, le groupe Fà Populu Inseme a voté pour le Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029). Le groupe Un Soffiu Novu a fait de même. Les groupes Core in Fronte et Avanzemu se sont abstenus et leurs conseillers ont signifié à la majorité siméoniste que le compte n’y était pas. Ils ont jugé insuffisant le financement du Programme (20 millions d’euros sur cinq ans). Paul-Félix Benedetti, président du groupe Core in Fronte, est allé jusqu’à ironiser : « Vingt millions d’euros sur cinq ans, c’est quatre millions par an… » Les axes, objectifs et fiches action n’ont pas non plus fait l’unanimité, et ce, y compris en dehors de l’hémicycle. Ainsi Paul-Félix Benedetti a dénoncé : « Au niveau structurel, économique et stratégique, c’est un programme d’indigent ». Ainsi U Cullettivu per a furesta corsa a déploré : « Dans ce rapport, nous ne trouvons pas d’engagements politiques et financiers concrets. Il ne permettra ni la construction d’une filière bois, ni un renouveau pour la forêt corse dans toute sa multifonctionnalité. » Ni le vote favorable ni la promesse faite durant les débats par Julien Paolini en réponse à Paul-Félix Benedetti : « Le budget pour la forêt et le bois sera doublé. On va passer de 4 millions à 8 millions par an », ni l’engagement du Président du Conseil exécutif : « Nous ferons en sorte de renforcer en termes budgétaires le soutien à la filière » n’ont cependant vraiment convaincu. Ces derniers mois, du scepticisme et de la contestation ont été exprimés.
Peut-être encore, un peu les deux.
Lors de la session de l’Assemblée de Corse des 2 et 3 octobre 2025, le groupe Avanzemu s’est dit inquiet de la situation de la filière forêt-bois, et plus particulièrement d’une absence de stratégie, et s’est enquis de l’utilisation des 8 millions d’euros qui devaient être injectés et des résultats concrets obtenus. Dominique Livrelli, Conseiller exécutif en charge de l’agriculture, de l’autonomie alimentaire, du foncier agricole, du bois et de la forêt, a répondu que la filière forêt-bois, avec la mise en œuvre du Programme pour la Forêt et du Bois de Corse (2024-2029), était engagée dans une transformation de fond et que les crédits promis avaient été débloqués ou étaient mobilisés. Il a précisé que la Collectivité de Corse avait engagé plus de 15 M€ en 18 mois et détaillé : 4 M€ (amélioration de la desserte forestière) ; 8,1 M€ (renouvellement d’engins des forestiers-sapeurs et des sylviculteurs) ; 1 M€ (création de zones de gestion de combustible afin d’optimiser la gestion des peuplements et de renforcer la prévention des incendies) ; 2 M€ (sécurisation des massifs et réhabilitation de maisons forestières) ; 300 000 € (commercialisation de bois façonné en bord de route). Dominique Livrelli a par ailleurs affirmé que la création récente du Sindicatu di i Prufessiunali di a Furesta Corsa (qui rassemble des exploitants forestiers, des scieurs et des acteurs de terrain engagés pour la préservation et la valorisation durable de la forêt), évoquée par certains comme étant le signe d’une filière en crise, traduisait en réalité une structuration positive de la profession. Cette main tendue n’a cependant guère été productive. Quelques mois après, en mars dernier, dans un Manifeste intitulé « Pà ch’edda campi a furesta corsa », ce syndicat a dénoncé : « La forêt est désormais laissée à l’abandon, sous-exploitée, fragilisée, et menacée par les incendies ainsi que par les effets du changement climatique […] Les entreprises locales de la filière bois se trouvent fragilisées. La ressource demeure sous-valorisée et notre dépendance aux importations s’accroît, alors même qu’elle pourrait créer des emplois, de la valeur ajoutée et garantir une gestion durable de nos massifs. » Alors, filière forêt-bois, en friche ou en développement ? Peut-être encore, un peu les deux.
JPB
Vizzani : 29e ésition de la Festa di u Legnu e di a Furesta
La Festa di u Legnu e di a Furesta, a lieu depuis tous mois de juillet. Son objet est de mettre à l’honneur et surtout en valeur le patrimoine forestier corse et les savoir-faire liés à la filière bois. L’événement souligne aussi le rôle essentiel des forêts dans l’économie insulaire, tout en insistant sur leur gestion durable face aux enjeux du changement climatique. La manifestation est organisée par une collégiale de 8 membres, tous bénévoles. Elle se déroule sur deux sites complémentaires. Le centre de Vizzani accueille les stands consacrés aux artisans et aux démonstrations de métiers ou d’artisanat d’art utilisant du bois (bûcheronnage, sculpture, tournage, coutellerie…) Le site de la fontaine de Padula (commune de Nuceta) est dédié aux conférences et aux échanges entre professionnels sur la filière bois, le liège, la gestion forestière et la châtaigne AOP. Une liaison assurée par un petit train permet aux de passer d’un sire à l’autre. Des animations musicales et culturelles apportent un plus. Enfin, le discours rend hommage aux bénévoles, aux collectivités, aux communes forestières, aux partenaires et aux sponsors qui contribuent à la réussite de cette manifestation, avant de souhaiter une excellente fête à tous. De nombreux partenaires publics et privés, ainsi que des habitants, apportent leur soutien. Cette année, la Festa di u Legnu e di a Furesta a été le théâtre des signatures de renouvellement de la convention-cadre triennale ODARC–CNPF (2025-2028) et d’une convention-cadre de partenariat entre l’ONF Corse et le CNPF Corse.
A savoir
– La Corse est le territoire métropolitain ayant le taux de boisement le plus élevé. La forêt y couvre 500 000 hectares, soit plus de 66 % de la superficie du territoire. 50 000 hectares appartiennent à la Collectivité de Corse, 100 000 hectares aux communes, 400 000 hectares à des propriétaires privés.
– La surface forestière corse est composée de 65 à 70 % de feuillus (principalement de chênes verts et de chênes pubescents, de chênes-lièges, de hêtres, d’aulnes) et de 30 à 35 % de résineux (majoritairement de pini laricci, et aussi de pins maritimes, de pins noirs et de cèdres).
– Les feuillus sont principalement utilisés pour le meuble, le parquet, l’ébénisterie, le chauffage et certains usages de construction, les résineux pour la construction bois, les charpentes et les sciages.
– La filière forêt-bois comprend communément de nombreuses activités (et aussi de nombreux métiers) : Gestion forestière (inventaire, entretien, reboisement, protection et gestion durable des forêts) ; Exploitation forestière (abattage, façonnage, débardage et transport des grumes) ; Première transformation (sciage, séchage, rabotage et fabrication de produits semi-finis) ; Seconde transformation (fabrication de charpentes, menuiseries, meubles, emballages, panneaux et autres produits en bois) ; Construction bois (réalisation de bâtiments, ossatures, toitures et ouvrages en bois) ; Valorisation des coproduits (fabrication de pâte à papier, panneaux, pellets, plaquettes forestières et autres biocombustibles) ; Commercialisation et distribution (vente de bois et de produits dérivés aux professionnels et aux particuliers)
– Un très fort taux de boisement n’est pas forcément une bonne chose. En effet, il peut constituer une fragilité (exposition plus grande aux risques sanitaires ou d’incendies). Les risques sont aujourd’hui amplifiés par le changement climatique qui est facteur de sécheresse, de forte inflammabilité, de nouveaux parasites. Tout ceci demande : adapter, entretenir et exploiter la ressource tout en préservant les écosystèmes ; reconquérir des marchés en développant la coupe et la transformation face à une concurrence internationale offensive et souvent.
Crédi photos : Myrabelle/Wikimrdia Commons/CCBY — SA 4.0 et Festa di u Legnu e di a Furesta