Exposition, Corsica-Maghreb 1830 – 2026
Musée de Bastia : une histoire en miroir, jusqu’au 19 décembre
Exposition, Corsica-Maghreb 1830 – 2026
Musée de Bastia : une histoire en miroir, jusqu’au 19 décembreAu premier regard les rapports entre le Maghreb et la Corse ne peuvent être que conflictuels : Guerre d’Algérie oblige, 25 000 morts français morts, au moins 152 800 tués Algériens. Une guerre benoîtement désignée sous le nom « d’événements »… L’exposition, Corsica-Maghreb du Musée de Bastia s’attache d’abord à la présence des Corses durant la colonisation. Puis en un deuxième temps aux immigrés marocains sur l’île. Un thème qui reste encore brûlant !
Un apaisement significatif
On retient les combats que se livrèrent l’Islam et la Chrétienté pendant des siècles ainsi que les traumatisantes razzias sur les côtes corses perpétrées par les Barbaresques ou les Turcs. On oublie facilement l’époque plus pacifique des comptoirs, l’histoire romanesque de Davia, enfant de Corbara, première épouse du Sultan du Maroc, ou les échanges entre Pascal Paoli et le bey de Tunis.
La conquête de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, les successives pacifications qui suivirent imprégnèrent les esprits comme les défaites des Abd El Kader et les Abd El Krim. L’exposition du Musée aborde le récit de ces temps troublés avec un apaisement significatif. Du rôle des Corses émergent des noms de personnalités telles Rosaguti, médecin-chirurgien originaire de Bastia. Aujourd’hui oublié. Héros hier. On évoque accent tonique à l’appui le voyage de Napoléon III en Algérie, en 1860, véritable coup d’envoi de la colonisation. Bon nombre d’objets militaires sont exposés, témoignant de l’importance de l’armée.
Moment particulier, celui offert par la monstration des ruines de Lambèse où le général Carbuccia lança une exploration scientifique, lui qui n’était point archéologue. Carbuccia, premier haut gradé à s’intéresser à l’héritage de Rome. Mais cette mise en évidence du passé romain n’est-elle pas là, pour mieux légitimer la présence française en s’inscrivant ainsi dans le sillage de l’empire, c’est ce que laisse à penser — plutôt à conclure — les organisateurs de « Corsica-Maghreb ».
De la même veine, mais digne d’intérêt, les esquisses de l’officier Antoine-Vincent Lazarotti, qui dessine des monuments, des scènes de la vie militaire, des portraits d’Algériens insurgés en 1885. « Ces dessins composent un témoignage rarissime », rapporte le catalogue de l’exposition.
Une écriture « sans rancune »
Touchant le cahier d’un écolier d’une école arabe française d’Oran. Une si belle écriture penchée, sans rature aucune. Une œuvre graphique impossible aujourd’hui… Emprunte d’un orientalisme bien tempéré : une peinture sereine de chameaux à l’abreuvoir du très réputé Léon-Charles Canniccioni. Des reproductions d’affiches touristiques sont, elles, moins singulières !
Enseignements tirés par Sylvain Gregori de la longue présence des insulaires en Algérie ? « Loin d’une acculturatrice, l’émigration en Afrique du Nord doit être vue comme un moment de construction de l’identité corse par la confrontation aux différentes altérités composant les sociétés du Maghreb colonial. »
La deuxième partie de l’expo sur l’immigration marocaine en Corse et plus synthétique, mais elle dit beaucoup de l’anonymat et de l’invisibilité dont sont victimes ces exilés-là… Elle dit beaucoup d’une intégration en panne, même pas réalisée dans le sport. Elle dit encore beaucoup du rejet — à quelques exceptions près — dont sont victimes ces travailleurs du bas de l’échelle et de leurs familles. Une image de Noëlle Vincensini, créatrice d’Ava Basta, clôt « Corsica-Maghreb », elle nous avertit : longue est la route pour vaincre le racisme…
Michèle Acquaviva-Pache
ENTRETIEN AVEC SYLVAIN GREGORI, conservateur en chef du Musée de Bastia.
Pourquoi cette exposition ?
Parce qu’on est en train de perdre la mémoire des Corses installés au Maghreb… Aujourd’hui c’est la situation des Marocains immigrés en Corse qui nous questionne. J’ai demandé à Liza Terrazzoni, sociologue et anthropologue de se charger de cette partie.
Quel est le but de « Corsica-Maghreb » ?
L’exposition reflète une histoire en miroir où l’on retrouve une violence commune au cours des siècles : les razzias d’un côté, de l’autre la colonisation avec la mise en place d’un système de société inégale.
Quel pays avez-vous privilégié ?
D’abord l’Algérie coloniale où il y avait le plus de Corses. Ensuite le Maroc puisque les immigrés de maintenant sont de ce pays.
Où avez-vous cherché documents et objets ?
Nous nous sommes adressés à une trentaine d’institutions du continent et d’Italie ainsi qu’auprès de collections particulières et de familles. Auprès d’organismes spécialisés, on a récolté des vidéos, des reportages, des photos.
Quelle est votre pièce la plus remarquable ?
Difficile de répondre étant donné la complexité des rapports entre la Corse et le Maghreb… Un portrait du général Yusuf est particulièrement étonnant. Le personnage a eu une existence mouvementée. De 1864 à 1865 il est commandant de la province d’Alger. D’où vient-il ? D’Elbe ? De la communauté juive de Livourne ? Du Giussani ? Capturé par des Barbaresques il a été converti à l’Islam, puis engagé dans les troupes du Sultan. Lors de la conquête de l’Algérie il rejoint l’armée française où ses connaissances du terrain et de la culture maghrébine auraient fait merveille. Les Corses l’auraient considéré comme un pionnier de la colonisation…
Combien de Corses au Maghreb ?
De 1830 à 1950 la communauté corse au Maghreb s’évalue de 150 000 à 200 000 membres. La crise économique sévissant sur l’île, le désir d’avoir de meilleures situations pousse les insulaires à émigrer. Ils sont militaires, fonctionnaires, commerçants, colons, politiciens…
Des Corses sont-ils restés après l’indépendance ?
En nombre très réduit. Cependant des liens individuels ont pu subsister.
L’île a-t-elle connu des actions violentes de mouvements algériens nationalistes ?
Non… La seule organisation violente implantée ici : l’OAS, ce qui s’explique par les nombreux Corses d’Algérie.
Quelles répercussions en Corse de la guerre d’Algérie ?
C’est la fin de la diaspora corse au Maghreb. La fin de l’imaginaire prévalant dans l’île au sujet de l’Algérie, considéré comme un eldorado. C’est le début de l’immigration marocaine ici.
Propos recueillis par M.A-P
Crédit photo : Musée de Bastia