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Les pompiers corses face à la guerre du feu

Longtemps, les incendies de forêt ont été considérés comme des catastrophes saisonnières. ......

Les pompiers corses face à la guerre du feu



Longtemps, les incendies de forêt ont été considérés comme des catastrophes saisonnières. Chaque été, la Corse entrait dans une période de vigilance avant que les premières pluies d’automne ne ramènent un semblant de répit. Cette époque est révolue. Les incendies sont devenus un risque chronique auquel notre société devra s’adapter durablement. Comme la sécurité, la santé ou la protection civile, la lutte contre le feu est désormais appelée à devenir un service public permanent. Les femmes et les hommes qui composent les services d’incendie et de secours ne répondent plus seulement à des situations exceptionnelles ; ils constituent désormais l’un des piliers de la sécurité de l’île face à un phénomène dont chacun pressent qu’il accompagnera les décennies à venir.


Une menace qui change de dimension


La Corse a toujours connu les incendies. Pourtant, ceux d’aujourd’hui ne ressemblent plus à ceux d’hier. Ils se propagent plus vite, dégagent des températures plus élevées et changent brutalement de direction sous l’effet des vents ou des phénomènes convectifs qu’ils génèrent eux-mêmes. Les longues périodes de sécheresse transforment désormais des massifs entiers en gigantesques réserves de combustible.

Les statistiques traduisent cette évolution. Depuis le début des années 2000, plus de 14 000 départs de feu ont été enregistrés en Corse. Au total, près de 95 000 hectares de végétation ont été parcourus par les flammes, soit environ 950 kilomètres carrés, une superficie supérieure à celle de nombreuses grandes villes françaises. Certaines années demeurent gravées dans les mémoires. En 2003, plus de 27 000 hectares ont disparu. En 2000, plus de 13 000 hectares avaient déjà brûlé, tandis que 2017 dépassait les 8 000 hectares. Les années 2020 et 2022 ont rappelé que le danger restait permanent malgré les progrès réalisés dans la prévention et les interventions.

Des moyens déjà considérables


Face à cette menace, la Corse dispose d’un dispositif de secours sans commune mesure avec sa population. Les deux Services d’incendie et de secours de Corse-du-Sud et de Haute-Corse regroupent plus de deux mille cinq cents personnels, dont une très large majorité de sapeurs-pompiers volontaires. À eux seuls, les effectifs du SIS de Corse-du-Sud comprennent 209 sapeurs-pompiers professionnels, 1 284 volontaires et 89 personnels administratifs et techniques. Le SIS de Haute-Corse s’appuie lui aussi sur plus d’un millier de volontaires, épaulés par des professionnels, des personnels de santé et des agents spécialisés. Les moyens matériels témoignent également de cet engagement. Les deux SIS disposent de dizaines de camions-citernes feux de forêt, de véhicules tout-terrain, de fourgons d’incendie, d’ambulances, de véhicules de secours routier, d’échelles aériennes et de postes de commandement mobiles. Le SIS de Corse-du-Sud aligne notamment 45 camions-citernes feux de forêt, 30 ambulances, 47 véhicules tout usage, 12 véhicules tout-terrain, 9 camions-citernes de grande capacité et plusieurs moyens nautiques. Chaque été, cet arsenal est complété par les avions bombardiers d’eau et les hélicoptères de la Sécurité civile, dont les interventions se révèlent souvent décisives lorsque les flammes menacent des zones habitées.

Ces moyens sont déjà considérables, mais ils sont sollicités comme jamais auparavant. Le seul SIS de Corse-du-Sud réalise désormais plus de 17 500 interventions par an et traite plus de 84 000 appels. Durant les périodes les plus sensibles, des dizaines de patrouilles de surveillance quadrillent quotidiennement les massifs forestiers tandis que des points d’attaque prépositionnés permettent d’intervenir dans les toutes premières minutes suivant un départ de feu.

Adapter les moyens à une nouvelle réalité


Malgré cette organisation, les services de secours devront poursuivre leur adaptation. Les progrès technologiques devront désormais compléter l’expérience acquise sur le terrain. Les drones permettent déjà de surveiller les massifs et d’évaluer en temps réel l’évolution des sinistres. Les caméras thermiques, les satellites d’observation et les logiciels d’analyse assistés par intelligence artificielle devraient, demain, détecter les départs de feu avant même qu’ils ne soient signalés par des témoins. Cette capacité d’intervention précoce constitue probablement le meilleur moyen de limiter les surfaces parcourues par les flammes. L’effort devra également porter sur le renouvellement des matériels. Les camions-citernes feux de forêt sont soumis à des contraintes mécaniques considérables et leur modernisation doit rester une priorité. Les moyens aériens, indispensables dans une île au relief aussi accidenté, devront eux aussi être régulièrement renouvelés afin de conserver toute leur efficacité. Les grands incendies démontrent enfin que la solidarité nationale demeure essentielle : lorsque plusieurs foyers éclatent simultanément, la Corse bénéficie du renfort des avions bombardiers d’eau et des colonnes de secours venues du continent.

Mieux protéger les pompiers


Un autre défi apparaît aujourd’hui avec une acuité nouvelle : la santé des sapeurs-pompiers. Pendant longtemps, le danger principal provenait des flammes elles-mêmes. Désormais, les fumées représentent une menace tout aussi préoccupante. Les incendies ne consument plus uniquement des arbres ou du maquis. Ils détruisent des habitations, des véhicules, des matières plastiques, des batteries électriques, des panneaux photovoltaïques, des peintures, des isolants ou des matériaux composites. Ces combustions libèrent dans l’air des particules ultrafines, des métaux lourds et de nombreux composés chimiques dont certains sont reconnus comme cancérogènes. Les études menées dans plusieurs pays montrent une fréquence plus élevée de certaines pathologies chez les sapeurs-pompiers fortement exposés au cours de leur carrière. Cette réalité impose de nouvelles exigences. Les appareils respiratoires devront offrir une autonomie plus importante afin de limiter l’exposition aux fumées. Les tenues d’intervention devront être systématiquement décontaminées après les opérations importantes afin d’éviter que les substances toxiques ne soient transportées jusque dans les casernes ou les véhicules. Les centres de secours devront disposer d’espaces dédiés au nettoyage des équipements et les personnels bénéficier d’un suivi médical renforcé tout au long de leur carrière. Ces investissements sont aujourd’hui aussi indispensables que le renouvellement des camions ou des moyens aériens.

Prévenir plutôt que subir


Aucun moyen de lutte, aussi performant soit-il, ne remplacera jamais la prévention. Le débroussaillement autour des habitations, l’entretien des pistes forestières, la remise en valeur des terres agricoles abandonnées, le développement du pastoralisme et une gestion plus active des massifs forestiers demeurent les meilleurs alliés des services de secours. Chaque hectare entretenu représente autant de combustible en moins lorsqu’un incendie se déclare. La sensibilisation du public constitue également un enjeu majeur. La majorité des départs de feu demeure liée à l’activité humaine, qu’il s’agisse d’imprudences, de travaux réalisés dans des conditions inadaptées ou d’actes volontaires. À mesure que le climat devient plus propice aux incendies, la responsabilité individuelle prend une importance croissante.

Pierre Leoni
crédit photo : Pierre Leoni

 

Ils sont morts pour sauver la Corse


L’histoire des sapeurs-pompiers corses est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont payé de leur vie leur engagement. Le 23 septembre 1946, le sapeur-conducteur François Ercole, du centre de secours de Bastia, est mortellement blessé lors d’une explosion alors qu’il combat un incendie au fort Lacroix. Le 25 août 1972, Jean-Louis Arbori et Philippe Bressy, deux jeunes sapeurs-pompiers volontaires ajacciens âgés de seulement seize ans, trouvent la mort dans le violent incendie du col de San Bastiano, sur la commune d’Appietto. Le 6 septembre 1987, Thierry Accardo, pompier volontaire de Vico, perd la vie en intervention sur un feu de forêt. Un an plus tard, le 14 septembre 1988, Barthélémy Zamboni, volontaire du centre de Lucciana, est tué lorsque son camion se renverse alors qu’il rejoint un incendie à Borgo. Leur souvenir rappelle que derrière chaque intervention se trouvent des femmes et des hommes qui acceptent de risquer leur vie pour protéger les populations, les villages et le patrimoine naturel de la Corse.
P.L.
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