Roman de l’été, par Octave, natif de l’Île-aux-Oiseaux…
Chacun voit le monde à travers le lieu où il a pris racine.
Roman de l’été, par Octave, natif de l’Île-aux-Oiseaux…
Chacun voit le monde à travers le lieu où il a pris racine. Depuis les hauteurs de l’Île-aux-Oiseaux, Octave contemple une terre qui lui paraît peu à peu changer de nature. Ce qu’il observe n’est pas seulement une transformation des paysages, mais une métamorphose des rapports entre les hommes, la terre et le temps.
Le regard d’Octave
Octave pérégrinait sur les terres hautes.
Il descendait souvent de son refuge, là-haut sur la lande, pour voir de plus près le fourmillement qu’il percevait de loin.
Les terres du haut étaient encore préservées, mais pour combien de temps ? se disait-il.
La logique de l’extension, avec toujours plus de grignotage, était le propre de ces phénomènes qui voyaient les limites des territoires en paix toujours davantage repoussées.
Mais ce qui l’inquiétait le plus était la pollution des esprits, ou celle des âmes, pour employer un terme plus connoté et faire enrager ceux qui n’avaient plus de Dieu.
C’était cette façon d’être qui devenait le lieu commun de l’être au monde ; le rapport à la terre n’existait plus. La désincarnation était totale et généralisée.
Les anciens liens avec une terre, un lieu précis, s’étaient estompés, pour ne pas dire qu’ils n’étaient plus du tout ressentis. La raison en était une sorte de remplacement de population.
Les nouveaux arrivants n’étaient pas d’ici ; c’était une évidence, mais il fallait le dire pour bien le comprendre, l’assimiler et rendre compte d’une réalité palpable. De sorte qu’ils ne pouvaient ressentir ce que seule la fréquentation, longue, d’un territoire permettait d’éprouver.
Ces gens nouveaux étaient d’ailleurs. Ce n’était pas une critique que de le dire, c’était un fait.
On n’y pouvait rien, ils n’y pouvaient rien.
Eux-mêmes étaient pris dans le grand maelstrom des temps nouveaux, fait de factice et de consommation. Ils ne pouvaient rien apporter de bon, sauf quelques individualités, qui étaient nécessairement l’exception.
Leur nombre, par la massification qu’il entraînait, transformait inévitablement l’état d’esprit général, ainsi que le rapport à la terre transmis depuis la nuit des temps. Car que pouvaient-ils transmettre d’ici ? se demandait Octave. Ils étaient d’ailleurs ; ils ne pouvaient transmettre que l’ailleurs, parce qu’ils n’avaient pas le temps d’assimiler l’ici.
De tout cela résultait le désastre auquel assistait Octave.
L’Île-aux-Oiseaux perdait son identité, se disait-il. Elle se diluait de plus en plus dans l’insignifiance d’un monde uniforme et aseptisé.
Le règne des terres du bas
Quand il descendait sur les terres de la côte, il ne voyait que des visages étrangers, sympathiques ou antipathiques, ce n’était pas la question. Mais ils étaient étrangers, car il ne reconnaissait en eux rien qui pût lui renvoyer un reflet de lui-même.
Fort heureusement, il retrouvait ce sentiment d’appartenance lorsqu’il remontait sur la lande, regardait serpenter les ruisseaux, humait les effluves des grands arbres, suivait le vol des oiseaux et le pas des chevreuils.
Dans les terres du bas, le lien avait disparu. On aurait dit une colonne de fourmis qui s’agitait dans une soif inextinguible… d’agitation, pour croire exister.
Le plus grave était, pour Octave, cet afflux incessant de populations venues d’ailleurs.
Ces gens occupaient de plus en plus le territoire, l’espace qui était jadis laissé à la libre contemplation de tous. Car il fallait les loger, leur fournir des routes et des services.
Tout cela allait vite, trop vite, rendant difficile toute assimilation, laquelle nécessite du temps et de la lenteur. Mais notre époque n’était pas celle de la lenteur.
C’était brutal ! Les terres du bas se vendaient. Les maisons que certains édifiaient uniquement pour les revendre, et non pour s’y loger, se multipliaient dans une course effrénée au profit.
Tous étaient promoteurs, tous étaient agents immobiliers.
Il fallait vendre, toujours plus.
Le culte du Veau d’Or
Pourtant, la terre appartenait à ceux de l’Île-aux-Oiseaux, et c’étaient eux, cela ne pouvait être qu’eux, qui vendaient. Le constat était implacable, se disait Octave.
Tout cela venait de la perversion générale des âmes, dans lesquelles on avait peu à peu, méthodiquement, instillé l’esprit de lucre, auquel on avait ajouté celui du divertissement, le tout permettant un abrutissement généralisé. On avait transformé les gens en êtres « pulsionnels », se disait Octave, qui n’étaient plus mus que par leurs désirs et leurs envies, nécessairement fugaces, qu’il fallait sans cesse renouveler.
Le refus de la résignation
Octave était perplexe. Il se disait que tout était sans doute perdu pour l’Île-aux-Oiseaux, mais, en même temps, il ne voulait pas renoncer.
Il se disait aussi qu’une telle absence de perception de la réalité, née d’une rupture du lien avec le monde réel, celui qui est nécessairement ancré dans la terre, ne pourrait durer indéfiniment, car c’est ce lien qui fonde la nature humaine.
Même s’il constatait chaque jour que peu des natifs de l’Île-aux-Oiseaux percevaient réellement la dépossession à l’œuvre.
Alors, lorsqu’il rencontrait ses vieux amis, natifs comme lui de l’Île-aux-Oiseaux, lors de ses incursions dans les terres du bas, ou lorsqu’ils venaient lui rendre visite, tous déploraient la situation.
Tous disaient :
— On ne connaît plus personne.
— C’est l’invasion.
Tous déploraient également le manque « d’hommes ». Mais il y avait aussi comme une résignation qui s’exprimait en même temps. On regrettait les époques passées, qui avaient donné lieu à des révoltes sonores et nocturnes, lesquelles, disaient les amis d’Octave, avaient eu un certain effet préventif et curatif.
Mais ces temps-là étaient révolus.
— C’était une autre époque !
Beaucoup étaient aujourd’hui occupés à faire fructifier leurs affaires, dans une course effrénée au profit. C’était sans doute là que se trouvait le nœud du problème, se disait Octave.
Il se disait que l’on avait réussi à transformer une société agropastorale où, par nature, les besoins étaient limités, même si la vie y était rude, en une société de la possession et de l’avoir comme seul objectif.
Bien sûr, Octave n’était pas naïf.
Même dans les époques passées, il y avait ceux qui étaient obsédés par le profit et la possession. Il existait des rapports de force, des luttes, des drames, des crimes.
Mais le fond, l’ensemble, demeurait enserré dans une certaine morale du bien, même si, encore une fois, certains faisaient le mal, même si l’on tuait, même si quelques-uns semaient la terreur ou imposaient leur loi par la force des armes.
Ce que l’on pouvait qualifier de civilisation était irrigué par des principes issus du tréfonds de nos traditions gréco-chrétiennes. Aujourd’hui, se disait Octave, l’oubli, ou plutôt la perte, de ce qui constituait ce soubassement civilisationnel avait entraîné le culte du Veau d’Or.
C’était bien là le fond du problème.
Le chemin du renouveau
Même s’il était conscient qu’il ne fallait pas commettre l’erreur d’idéaliser à l’excès les époques passées.
Son ami Ulpien partageait d’ailleurs cette opinion lorsque tous deux discouraient là-haut, sur la lande, loin de l’agitation des terres du bas.
Mais, se disaient les deux amis, s’il ne fallait pas idéaliser, il ne fallait pas non plus tout jeter.
Il fallait identifier précisément ce qui faisait, avec ses défauts et ses qualités, la singularité de ce que l’on pouvait qualifier d’« état civilisationnel » passé.
C’était sans doute ce tréfonds grécoromano-chrétien, qui fédérait cet ensemble et lui donnait consistance et homogénéité, qu’il fallait retrouver.
C’est cela qui devait servir de fondement au sursaut, pas-à-pas, étape après étape.
Et cela ne pourrait se faire que par des actions individuelles concrètes, chacun accomplissant une partie du chemin, instillant sa goutte de résistance dans la carafe du renouveau.
Mais c’était là un bien long chemin, se disait Octave.
À suivre…
SALLUSTE
P.-S. : Quand on lit les positions de certains professionnels du droit, membres de partis politiques, qui soutiennent que les droits de succession ne concernent que les patrimoines aisés, compte tenu du prix de l’immobilier en Corse, on se dit — mais on n’en est pas certain — que cela relève soit de l’incompétence, soit d’une bien frivole légèreté.