• Le doyen de la presse Européenne

<< Banditi >> ... sans cosmétique

Belle idée du Musée de Bastia : l 'image du bandit dans l imaginaire corse
« Banditi ! »    … sans cosmétique


Prégnante l’image du bandit dans l’imaginaire corse, belle idée du Musée de Bastia de lui consacrer une grande exposition : 300 œuvres comportant tableaux, sculptures, objets, photos, documents, vidéos. Proposition d’autant plus attrayante qu’elle englobe l’Italie aux mêmes époques soit de 1600 1940.



L’exposition nous ramène à une réalité sans fards au-delà des enjolivements folkloriques associant trop vite bandit et honneur. Mais le banditisme insulaire et celui du Mezzogiorno tel qu’il existe du XVII è siècle à la première moitié du XX è siècle est-il pour autant du pur et simple brigandage ? S’il y a porosité entre les deux, demeure une mince distinction tant que le bandit ne verse pas dans la rapine et le crime systématique. Le parallèle avec le banditisme italien (Campanie, Latium, Calabre) est intéressant car il souligne combien ce phénomène est révélateur des sociétés méridionales dont les composantes sont similaires. Combien il peut prendre de l’ampleur quand les structures étatiques sont faibles, quand une croissance démographique correspond à un amoindrissement des ressources alimentaires (Italie du sud au XVII è siècle), quand il y a rejet de mesures édictées d’en-haut (conscription de la Restauration au Second Empire). Dans tous les cas de figures banditisme et brigandage sont le reflet d’une misère sociale et de traditions particulières.

Avec une pointe d’ironie l’exposition attire l’attention sur des « vendettas » confectionnées pour les touristes dès le dernier quart du XIX è siècle ainsi que sur un panneau du Syndicat d’initiative d’Ajaccio à la même époque vantant : La Corse. Son maquis. Ses bandits. Ses grands hommes (il fallait oser !).

« Banditi ! » inventorie bien sûr l’arsenal répressif pour lutter contre le brigandage : interdictions à répétition du port d’armes, peines encourues pouvant aller jusqu’aux condamnations aux galères et à la mort (la guillotine utilisée à Bastia donne froid dans le dos), incitations à la délation… qui fonctionnait. On peut également vérifier que l’Etat ne se privait pas de l’emploi d’un double langage : répression d’un côté et négociation de l’autre (les bandits marchandaient de la sorte leurs sanctions !).

Sur le terrain la force militaire des Voltigeurs a pu un temps faire « merveille » par une aptitude à liquider du hors-la-loi. Mais les excès ont été tels que Paris a dû dissoudre ce corps en 1850. Puis la gendarmerie a quadrillé le territoire corse. Le rôle de l’Eglise est aussi souligné dans la lutte contre le banditisme de même que celui de l’appareil de propagande fondé sur une pédagogie de la peur.

La partie de l’exposition dévolue à la fabrication du mythe du bandit en littérature, musique, peinture, journaux est passionnante tant cette mythification a été florissante aux plans artistiques tant, en contrepoint, elle rejoint les fake news actuels.


L’art du crime
Ne pas manquer la vidéo rapportant l’interview de Spada aux actualités cinématographiques de l’époque. L’entretien ne manque pas de piquant et remporte une médaille d’or dans le genre : obséquieux, ronflant, dénué de recul et prenant donc tout ce que dit l’interviewé pour argent comptant. Du grand art en somme pour ce qui est de faire passer des vessies pour des lanternes et d’encenser une crapule… A méditer !



                            « Le banditisme est un phénomène pluriséculaire qui a marqué la société insulaire. »
                     Sylvain Gregori, directeur du Musée de Bastia


Pourquoi une exposition dédiée à la figure du bandit ?

Parce qu’elle est très liée à l’imaginaire et à l’identité corse. Le banditisme est un phénomène pluriséculaire qui a marqué la société corse. Or, notre musée se doit de jouer un rôle sociétal. Cette exposition nous l’avions programmée pour 2020 et avions commencé à la travailler en 2019. Le Covid l’a retardée d’un an.


L’intitulé de l’exposition précise : « Brigandage et banditisime Corse-Italie. 1600 – 1940 ». Pourquoi évoquer la péninsule italienne ?

Italie et Corse, le phénomène du banditisme s’enracine dans une aire culturelle identique. Notre approche comparative permet de montrer que ce phénomène n’est pas exclusivement corse mais qu’il englobe l’Italie du centre et du sud qui partagent des similitudes sociétales comme le refus, entre autres, de l’Etat. Au départ nous avions envisagé d’aborder cette problématique sur l’ensemble de la Méditerranée, nous avons réduit le champ de nos ambitions pour des raisons matérielles et pratiques !


Comment avez-vous travaillé ?

A partir de 2019 nous nous sommes penchés sur l’exposition en elle-même et sur le catalogue. Pour celui-ci nous avons fait appel à des contributeurs corses, français, italiens. Nous avons établi la liste des œuvres à réunir et entrepris des négociations avec les autres musées. Chacune de nos demandes a été justifiées par un synopsis de l’exposition et par les bases scientifiques de notre démarche. En interne l’équipe s’est composée d’une dizaine de personnes.


Auprès de quelles institutions muséales vous êtes- vous adressé ?

Nous avons fait des demandes et conclu des accords avec les musées de Vienne (Autriche), Slovénie, Suisse, Toulouse, Rennes, Quimper, Lille et du MuCem de Marseille. Cela a exigé du temps, surtout avec l’étranger car les procédures sont longues puisqu’il faut prouver que les œuvres ne seront pas saisies à la frontière, qu’elles auront ici de bonnes conditions de conservation, enfin on doit justifier les prêts… Contrairement aux marchandises pour les œuvres d’art il n’y a pas libre circulation dans l’Union Européenne.


Le Musée de Bastia possède-t-il de nombreuses ressources correspondant à la problématique du bandit ?

En termes d’œuvres d’art et d’objets nous n’avons en propre que peu de choses. Par contre, nous disposons de beaucoup de documents.


A quelle époque commence-t-on à signaler la présence de bandits en Corse ?

A ce sujet nous dépendons des sources provenant de la répression du phénomène, soit le XV è siècle pour la Corse. Le banditisme se poursuit jusqu’à Spada, guillotiné en juin 1935. On comprend aisément que ce phénomène pluriséculaire a marqué la société insulaire aux plans politique, économique, social, culturel. On doit aussi retenir que le mot « bandit » peut recouvrir des acceptions différentes : pendant les Révolutions de Corse les tenants de Gênes sont, par exemple, qualifiés de bandits, pareil en Italie pour les opposants au Risorgimento !


Pourquoi les Romantiques se sont-ils attachés à la figure du bandit alors qu’ils étaient contemporains de l’émergence des états-nations ?

La vague romantique s’approprie la figure du bandit car elle voit en lui l’incarnation de valeurs positives : éternel rebelle, esprit de sacrifice, destin tragique. Cette vague a surtout eu le vent en poupe avant l’affirmation des états-nations qui, eux, ont été décidés à mettre fin au banditisme.


Comment s’effectue le basculement du bandit dit d’honneur au criminel ?

Quand les solidarités familiales et communautaires, qui assurent la survie du bandit, ne jouent plus et que celui-ci est contraint de se rabattre sur les activités crapuleuses et le meurtre. La plus grande partie des bandits ont connu ce cheminement. Rares sont ceux qui y ont échappé.


Pourquoi le bandit a-t-il eu les faveurs des Corses ?

On considérait qu’il était porteur des valeurs de l’île : sens de l’honneur, des solidarités familiales et communautaires qui définissent la singularité insulaire et l’identité corse.


A-t-on une idée du nombre de bandits ayant eu une « activité » en même temps et à a même époque ?

Sous le Second Empire on a ainsi dénombré 250 bandits.


Peut-on faire un parallèle, un lien, entre le bandit d’autrefois et le crime organisé – dit mafieux - d’aujourd’hui ?

Un exemple : lors de la construction du train au XIX è siècle les bandits se livrèrent au racket… un peu comme ces entreprises de transports de fonds et de sécurité le firent au XX è siècle !...

On relève là des pratiques similaires. Quant à la réaction des Corses elle oscille entre rejet et terreur, répulsion et fascination. Voilà un trait culturel qu’on observe dans des sociétés méridionales… Aujourd’hui on note plutôt un rejet à l’image de ce qui est arrivé en Sicile dans les années 80.

Propos recueillis par M.A-P

  • Le Musée de Bastia est ouvert tous les jours en août.
  • Téléphone : 04 95 31 09 12.
  • Consignes sanitaires à respecter.

Partager :